
Thierry Langlois, président en perte de vitesse, Victoria Coraly, actrice engagée : deux trajectoires opposées qui vont pourtant se heurter et, peut-être, s’accorder. Sur un ton à la fois pétillant et mordant, Didier Tronchet et Jean-Philippe Peyraud nous entraînent, aux éditions Glénat, dans les coulisses d’une idylle politique pas comme les autres, entre manipulations médiatiques, ambitions ministérielles et grand spectacle amoureux.
Dès les premières pages de Première Dame, le décor est planté : à quelques mois des élections, la popularité du président Thierry Langlois est à son plus bas. Pour ne rien arranger, son ex-femme finalise un livre potentiellement destructeur sur leur vie à l’Élysée, décrit en ces termes : « C’est de la merde en branche, mais que veux-tu, ça va se vendre. » Cette tirade quelque peu cynique a le mérite de donner le ton : ici, la comédie flirte avec l’irrévérence, et l’on assiste à un ballet incessant de coups bas et de stratagèmes douteux pour obtenir ou conserver la tête de l’État.
Les conseillers du président, paniqués face à l’érosion de sa cote, imaginent la parade suprême : trouver la « Première Dame » idéale pour redorer son blason. Une ex-Miss France ? Pourquoi pas, tant qu’elle peut inspirer une image glamour et lisse. Mais c’est sans compter sur la rencontre fortuite de Thierry Langlois avec Victoria Coraly, égérie d’un cinéma d’auteur indépendant, militante convaincue et farouchement opposée aux politiques migratoires menée par le ministère de l’Intérieur. Le franc-parler de la jeune femme, par ailleurs mère de famille séparée, claque dès leur premier échange, lorsqu’elle lui lance sans fard : « Diriez-vous qu’être solidaire, c’est déchirer les tentes des migrants à coups de couteaux et les expulser brutalement vers des pays en guerre ? »
À partir de là, la mécanique comique se met en branle. Le président, loin d’être séduit par l’ex-Miss, se retrouve en revanche irrémédiablement attiré par cette actrice à la langue bien pendue, au grand dam de ses fidèles communicants et de son calculateur ministre de l’Intérieur, M. Lombard. On le prévient aussitôt : « Si Monsieur le Président nourrissait le projet d’entrer en relations… poussées avec cette personne que l’on peut qualifier de “social hystérique”, l’effet serait désastreux auprès du public centriste et raisonnable qui forme le socle de l’électorat de Monsieur le Président. » S’instaure alors une mécanique du décalage : la puissance politique rencontre le militantisme pur et dur, et tente d’en faire une histoire d’amour sous le feu des médias.
Les auteurs s’amusent à confronter un chef d’État qui se croyait libre de ses choix – « On pense que le pouvoir c’est la toute-puissance… C’est surtout la totale privation de liberté. » – à un entourage obsédé par l’opinion et agissant volontiers de manière autonome. Des échos bien réels de la Vème République se glissent dans les planches, notamment vis-à-vis du hollandisme. Car au-delà de la relation entre le plus haut dignitaire de France et une comédienne estimée, il y a aussi ces allusions affleurant à même le texte : « Un président ne devrait pas faire ça. » Ceux qui se souviennent des polémiques ayant fait suite à l’essai de Gérard Davet et Fabrice Lhomme auront la référence.
Rapidement, le rapprochement entre le président et Victoria dérape en crise politique. Les sondages grimpent, certes, mais la ligne dure de M. Lombard, qui aspire à la magistrature suprême, se cabre. Le couple improbable n’est pas encore formé qu’il fait déjà la Une des journaux. Victoria progresse dans ce qui relève encore d’un rôle de composition : s’installer au « Château » pour redonner de l’allant à la présidence et, en parallèle, faire avancer la cause des migrants. On observe une tension constante, ici traitée avec légèreté, entre engagements personnels et raison d’État.
Pendant ce temps se cristallisent les sombres intrigues menées par le ministre de l’Intérieur, qui ne rêve que d’asseoir son pouvoir et de s’approprier les replis identitaires des Français. Il l’avoue d’ailleurs sans vergogne : « Nous avons toujours gagné grâce à la peur, devant laquelle nous incarnons l’autorité, la force morale, la discipline. Les Français aiment être rassurés par une figure paternelle. » L’homme ne recule devant rien, quitte à instrumentaliser un attentat ou vider par la force un squat. Le lecteur assiste alors à un jeu de dupes entre un président qui cherche à réorienter sa politique, au moins en partie, et un ministre bien décidé à ruiner à la fois les mesures prises et cette nouvelle romance médiatique, peut-être moins artificielle qu’il n’y paraît.
Au fil des planches, Didier Tronchet ménage savamment le rythme, oscillant entre drame intime et comédie de mœurs, tandis que le trait précis et dynamique de Jean-Philippe Peyraud campe des personnages expressifs, d’une modernité remarquable. Les auteurs rendent parfaitement compte de la fébrilité du pouvoir, entre grands discours et petits arrangements, tout en dessinant une romance semi-factice mais diablement attachante. On sourit devant les maladresses du président, tiraillé entre ses sentiments naissants et les impératifs de communication et ce, même en plein milieu d’un G7. On s’émeut de Victoria, fonceuse et opiniâtre, qui découvre les rouages de l’Élysée sans jamais renier ses convictions. Elle continue inlassablement à défendre la veuve et l’orphelin, fût-ce au péril de sa carrière et de son image.
Première Dame offre un regard à la fois lucide et malicieux sur la politique française, dans ce qu’elle a de plus théâtral, de plus absurde et de plus humain. Cette plongée dans les arcanes du pouvoir, où le rire surgit souvent là où on l’attend le moins, fait de l’album une ingénieuse comédie romantico-politique. Le duo Tronchet-Peyraud orchestre avec brio l’enchevêtrement des intrigues et des sentiments, donnant à voir comment une simple histoire d’amour peut bousculer un système tout entier. Ils y injectent aussi des ramifications filiales bien ficelées (la relation du président avec une mère castratrice, ou avec le fils de Victoria). Une vraie gourmandise, à déguster sans modération.
J.F.

Première Dame, Didier Tronchet et Jean-Philippe Peyraud –
Glénat, janvier 2025, 272 pages

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