Problématiser l’émeute

Les éditions Anamosa publient l’opuscule Émeute de Michel Kokoreff, qui propose une analyse transversale de l’histoire des émeutes en France, en s’appuyant plus particulièrement sur celles survenues en 2023, à la suite de la mort tragique de Nahel Merzouk. 

Émeute s’inscrit dans une perspective historique longue. Michel Kokoreff, sociologue français, rappelle que ces soulèvements répondent à un phénomène de cyclicité, depuis les Jacqueries médiévales jusqu’aux révoltes urbaines du XXIe siècle. L’auteur atteste ainsi que les émeutes réapparaissent régulièrement, comme pour relier le passé au présent, révélant la persistance des mêmes problèmes sociaux, économiques et politiques.

Au cœur de cette réflexion se trouve la question de la terminologie. Michel Kokoreff met en avant les nuances parfois impensées entre émeute, révolte et insurrection. Si l’émeute se caractérise par son caractère spontané, localisé et limité dans le temps, elle se distingue de la révolte, plus durable et mieux organisée, et de l’insurrection, qui vise in fine l’instauration d’un nouveau pouvoir. L’usage de l’expression « violences urbaines », souvent préférée par les médias et les responsables politiques, tend à dépolitiser ces événements et à invisibiliser leurs causes profondes. Celles-ci,  pourtant, sont multiples : marginalisation économique et sociale des quartiers populaires, discriminations raciales et policières, sentiment d’injustice et de mépris face à des institutions perçues comme lointaines, voire hostiles. « Ce sont aussi les conditions de vie difficiles qui sont en arrière-plan dans les cités HLM plus ou moins ghettoïsées : la dégradation des parties communes et des services publics, un taux de chômage plus élevé qu’ailleurs, davantage de familles monoparentales, donc de précarité sociale, plus d’échecs et de décrochages scolaires. »

La mort de Nahel Merzouk, filmée et largement diffusée, s’inscrit dans la continuité d’autres décès tragiques, comme ceux de Zyed Benna et Bouna Traoré en 2005. Elle met une nouvelle fois en lumière le rôle des violences policières et du racisme systémique dans le déclenchement des émeutes. Un état de fait encore amplifié par une législation, la loi de 2017, élargissant les conditions d’usage des armes à feu par les forces de l’ordre. Michel Kokoreff évoque ainsi une forme de « permis de tuer » implicite, qui ne fait qu’alimenter les bavures, et partant, la colère et la défiance à l’égard de l’institution policière. Les discriminations, les contrôles au faciès et le profilage racial constituent par ailleurs des réalités quotidiennes dans les quartiers populaires, et leur persistance nourrit logiquement un sentiment d’abandon et d’humiliation.

Émeute décrit ce que l’auteur appelle une « diagonale de la rage », c’est-à-dire la résonance des émeutes à travers l’espace et le temps. Si elles ne se propagent pas par simple contagion, elles se répondent et résonnent entre différents lieux, reflétant un malaise partagé et une indignation commune. Dans ce contexte, les médias et les réseaux sociaux ne sont pas neutres. Les premiers, selon leur ligne éditoriale, peuvent renforcer les clichés négatifs sur les jeunes des quartiers ou, au contraire, s’attacher à analyser les causes profondes des soulèvements, donnant la parole aux habitants et rétablissant une forme de dignité. Les seconds, qu’il s’agisse de plateformes de partage de vidéos ou de messageries cryptées, facilitent la diffusion d’informations, la coordination des actions, mais aussi la propagation de rumeurs et de désinformation.

Au-delà de ces enjeux médiatiques, l’auteur insiste sur le contexte social et politique dans lequel s’intègrent les émeutes. Les conditions de vie difficiles, la dégradation des services publics, les taux de chômage élevés, l’échec scolaire et l’isolement de certains territoires contribuent à attiser la colère. Celle-ci peut également s’entremêler avec d’autres mouvements de contestation, comme celui des Gilets jaunes. Michel Kokoreff révèle à cet égard une continuité géographique et sociologique dans l’expression d’une même frustration contre l’injustice sociale et les carences de l’État. La répression policière et judiciaire, très forte en 2023, renforce encore la polarisation de la société, tandis que le soutien accordé aux émeutiers s’avère plus important qu’en 2005.

L’auteur met alors en garde contre un danger latent de fascisation. L’incapacité persistante à apporter des réponses structurelles aux problèmes des quartiers populaires, conjuguée à la montée de l’extrême droite et à la banalisation des discours racistes, crée un terrain propice aux dérives autoritaires. Face à ce risque, Michel Kokoreff préconise de s’éloigner d’une vision purement policière des quartiers populaires. Il défend la nécessité d’une « économie morale de l’émeute », fondée sur la justice sociale, le respect et la reconnaissance. Pour briser le cycle des soulèvements violents, l’État et la société doivent agir en profondeur : réformer les pratiques policières, lutter contre les discriminations, investir dans l’éducation, l’emploi, les espaces publics, et renforcer la démocratie participative afin de permettre à tous et toutes de faire entendre leur voix.

En une centaine de pages, Émeute déploie une réflexion solide et documentée qui invite le lecteur à considérer les soulèvements non comme de simples débordements de violence mais bien comme des symptômes d’une crise sociale plus profonde et complexe. Loin de justifier ces actes, l’opuscule cherche plutôt à comprendre leur genèse, contextualiser leurs causes, souvent plurielles, et envisager des solutions qui ne se limitent pas à la seule répression, mais engagent toute la société dans un processus constructif de reconnaissance, de justice et de réparation.

Fiche produit Amazon

J.F.


Émeute, Michel Kokoreff – Anamosa, janvier 2025, 112 pages


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