
Il est caractérisé par son sourire généreux et son accent méridional. Partie intégrante du patrimoine cinématographique français, Fernandel a traversé le temps. On se souvient de ses collaborations avec Marcel Pagnol ou de ses rôles mémorables tels que Don Camillo. Mais l’homme a tourné une myriade de films embrassant divers registres, du plus farfelu au plus grinçant. Ce coffret livré par les éditions Pathé réunit trois joyaux restaurés de la fin des années 40 et du début des années 50 : L’Armoire volante (Carlo Rim, 1948), L’Héroïque Monsieur Boniface (Maurice Labro, 1949) et Boniface somnambule (Maurice Labro, 1950). Trois variations savoureuses qui prennent appui sur le socle comique et inventif de l’acteur, trois univers distincts qui se font pourtant écho, unis par cette même vitalité inimitable.
À parcourir ces trois films, on remarque d’emblée une filiation dans l’art de tisser des situations rocambolesques, où la fantaisie se mêle volontiers au parodique, au « macabre » ou à l’onirique. Dans L’Armoire volante, Fernandel abandonne provisoirement sa panoplie habituelle de Provençal souriant pour endosser le rôle d’un percepteur parisien, Alfred Puc, plongé dans une mésaventure digne d’un cauchemar vaudevillesque. Et c’est bien là la première originalité du film : Carlo Rim choisit de filmer ce récit comme un drame, un quasi film noir où l’humour est si grinçant qu’il flirte souvent avec le macabre. Le corps d’une tante qui le tenait en faible estime, coincé dans une armoire puis égaré dans un Paris interlope, confère à l’histoire une absurdité toute kafkaïenne. Fernandel, le neveu, promène sa silhouette hagarde dans un théâtre constitué d’échecs et de figures criminelles. Le rythme est assuré par des rebondissements incessants et la multiplication de quiproquos, si bien que ce road movie avant l’heure, fait de poursuites pour récupérer un cadavre volé, déborde d’une vitalité insolite.
Ce mélange de noirceur et de burlesque tapisse également L’Héroïque Monsieur Boniface. Si le parti pris y est moins sombre, Maurice Labro y orchestre avec un sens remarquable de la comédie des situations où la mort et le meurtre – un cadavre atterrissant dans le lit du timide étalagiste Boniface – déclenchent un engrenage à tout le moins délirant. À la fois dépassé par les événements et pourtant dopé par l’envie de (se) prouver qu’il peut être un héros, Boniface, campé par un Fernandel investi, se prend au jeu : dans un Paris quasi-cartoon, on assiste à une surenchère de gags, du cadre sur le mur qui s’anime sous l’effet de l’alcool jusqu’aux airs supérieurs que le héros se donne à bon compte. Les ressorts comiques sont généreux, flirtant parfois avec le burlesque américain, notamment dans ces scènes où Fernandel manipule sa petite amie Irène, endormie, tel un pantin désarticulé. L’œuvre n’hésite pas à jouer l’humour dans toutes ses composantes : du quiproquo à la farce, de la naïveté à la satire, du geste au verbe. Et d’ailleurs, « si ma tante avait des roues, ce serait un autobus ».
Fernandel, un fil conducteur et un corps expressif
Ce qui relie aussi ces trois longs métrages, c’est évidemment la présence de Fernandel. Plus qu’une simple vedette, il est la matrice même autour de laquelle se construit chaque récit. Dans L’Armoire volante, sa fameuse « gueule » se pare d’une dignité désespérée : il incarne ce pauvre Alfred Puc, dépassé par sa responsabilité (retrouver la dépouille de sa tante), englué dans des situations ubuesques où l’on tente de mettre la main sur un cadavre que l’on se refilait quelques instants plus tôt à coups d’épaule. Dans L’Héroïque Monsieur Boniface, il campe un modeste étalagiste voué à un destin sans éclat, devenu star du jour au lendemain grâce aux circonstances rocambolesques et des mensonges inventés de toutes pièces. Boniface somnambule en fait un détective privé, surveillant le jour ce qu’il dérobe la nuit (à son insu, puisque somnambule), empêtré dans ses propres maladresses mais triomphant malgré lui.
Ces rôles reposent sur un même art de la métamorphose. Le corps de Fernandel, grand échalas aux jambes interminables, s’y déploie en une ribambelle d’expressions et de postures où l’incrédulité et la bonhomie le disputent à l’ingéniosité comique. Tantôt embarrassé, tantôt audacieux, son personnage bascule souvent d’un extrême à l’autre. C’est ce qui donne à ces films leur dynamisme : la vivacité de Fernandel, sa capacité à rendre crédibles les situations les plus folles, à incarner tour à tour la victime burlesque ou le conquérant étourdi, sans jamais perdre cette sincérité qui nous fait croire à son humanité.
Un langage cinématographique ingénieux
Outre Fernandel, un autre point d’ancrage relie ces films : l’efficacité de leur mise en scène et de leurs scénarios. Qu’il s’agisse de Carlo Rim ou de Maurice Labro, on retrouve un même soin accordé au rythme, avec un enchaînement vif des péripéties, sans temps mort, et un recours récurrent aux ressorts dramaturgiques du quiproquo. Dans L’Armoire volante, Carlo Rim fait preuve d’un sens rare du visuel pour un premier film : on reconnaît son passé de dessinateur dans la précision des cadres et l’attention qu’il porte à la silhouette de Fernandel. Chez Maurice Labro, on sent la maîtrise technique, notamment dans l’optimisation des décors. Boniface somnambule met en scène un décor gigantesque de grand magasin et recrée les toits de Paris en studio, offrant à Fernandel un terrain de jeu parfait pour ses escapades noctambules.
La continuité entre L’Héroïque Monsieur Boniface et Boniface somnambule tient d’une redéfinition. Si le premier nous fait découvrir un Boniface transformé en héros inespéré, le second prolonge l’aventure en faisant de lui un détective singulier, toujours confronté à la menace des mêmes bandits, irrémédiablement pathétiques. Maurice Labro renouvelle les péripéties en évitant la redite, et le protagoniste « lambda », sous son air gentil et un peu niais, finit invariablement par surclasser les gangsters.
Dans l’immédiat après-guerre, le public a soif d’un humour capable de lui faire oublier les tourments récents. Cela explique peut-être la réception contrastée de L’Armoire volante à sa sortie : trop sombre, trop grinçant pour un public qui cherchait sans doute un rire plus léger et réconfortant. Avec le temps, le film a heureusement obtenu la reconnaissance qu’il mérite, notamment dans les ciné-clubs où l’on a pu mesurer avec justesse son audace et sa fantaisie macabre. L’Héroïque Monsieur Boniface et Boniface somnambule ont été des succès publics remarquables, avec plus de trois millions de spectateurs pour le premier, plus de deux millions pour le second. Cela prouve une fois de plus la popularité inentamée de Fernandel et la fascination que suscite ce personnage de Monsieur Tout-le-Monde projeté dans des aventures dépassant l’entendement.
La restauration opérée par Pathé redonne à ces œuvres tout leur lustre d’antan : on savoure mieux la précision du jeu et des dialogues, le soin accordé aux décors. Pour l’amateur de Fernandel, ce coffret constitue un retour enthousiasmant dans une période inventive et prolifique. Et pour qui souhaiterait découvrir le comédien en dehors de ses plus célèbres rôles, cela reste un voyage réjouissant, à la fois drôle, audacieux et parfois dérangeant, où l’on goûte pleinement la richesse d’un acteur capable de tout jouer.
J.F.


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