Mafalda : un souffle de rébellion sur un monde incertain

Les éditions Glénat célèbrent le soixantième anniversaire de Mafalda avec un volume de plus de 600 pages agrémenté des commentaires critiques de la spécialiste de bande dessinée latino-américaine Claire Latxague. C’est l’occasion parfaite pour renouer avec ce personnage haut en couleur, une petite fille de six ans espiègle dont l’acuité du regard et la langue bien pendue ne sont plus à démontrer. 

Il y a des œuvres qui traversent le temps, des personnages qui, malgré leur petite taille, portent des idées si grandes qu’elles débordent des cases dans lesquelles ils étaient initialement dessinés. Mafalda est incontestablement de cette trempe-là. Gamine prolixe caractérisé par un regard interrogateur, elle questionne avec lucidité les trop nombreuses absurdités du monde adulte. Quino, son créateur, lui a prêté un esprit critique affûté, consubstantiel d’une époque où chaque actualité politique résonnait comme un coup de tonnerre.

C’est en 1964 que naît cette petite révolution du neuvième art, non pas dans le confort feutré d’un bureau éditorial mais motivé par la commande, ironie suprême, d’une publicité pour des appareils électroménagers. Imaginez : une héroïne créée pour vendre des frigos et des mixeurs, et qui finit par ouvrir les yeux de ses lecteurs sur les contradictions du monde. Quino ne se fait pas prier pour détourner Mafalda vers une bande dessinée où elle s’érige aussitôt en miroir des tensions sociales et politiques de son époque.

Et quelle époque, bon sang ! L’Argentine des années 1960-1970 n’est rien de moins qu’un cocktail explosif de coups d’État, de dictatures militaires, d’entreprises belliqueuses et de conflits idéologiques. Ajoutez-y les échos de la Guerre froide, les luttes pour les droits civiques et une planète qui ne cesse de vaciller entre espoir et angoisse. Voilà le décor dans lequel Mafalda grandit et s’indigne. Elle pose des questions simples – « Pourquoi les adultes compliquent tout ? » – et dévoile des vérités que les grands esquivent souvent. Sa candeur fait mouche, son pacifisme détonne, son ancrage dans le fait politique est porté à incandescence. Même son dégoût pour la soupe devient une métaphore des conventions qu’elle refuse d’avaler tout rond.

Mafalda n’est évidemment pas seule dans cette croisade. Elle s’entoure d’une ronde de personnages aussi colorés qu’elle, en résonance avec le monde qui les entoure. Felipe, le rêveur anxieux, hésite à chaque croisement de la vie. Manolito, petit capitaliste en herbe, pense en chiffres et en marges bénéficiaires. Susanita, elle, rêve de mariage et d’apparences, comme si les conventions pouvaient masquer l’absurdité du quotidien. Guille, le petit frère admirateur de Brigitte Bardot, injecte une dose d’innocence désarmante, tandis que Libertad, chiche en taille mais idéaliste jusqu’au bout des ongles, pousse encore plus loin les revendications de Mafalda. Ensemble, ils forment une mosaïque humaine et sociale où chaque personnalité a sa place, sa fonction et ses extensions à l’échelle de la société argentine. 

Les pages de Mafalda fonctionnent en strips et ne racontent pas des histoires avec un début, un milieu et une fin. Elles s’appréhendent comme des instantanés, des arrêts sur image où l’humour décapant se plaque sur les problématiques les plus graves. Quino possède ce talent extrêmement rare : parler de la guerre, des inégalités ou de l’environnement avec un regard d’enfant, une fausse naïveté et une légèreté qui ne banalise rien. C’est une poésie brute, une lucidité sans fard, un cri d’alarme qui se glisse dans les interstices du rire.

Et l’impact ? Gigantesque. Mafalda, c’est plus qu’un personnage, c’est une sorte de conscience universelle, une petite voix qui traverse les continents et les générations, qui interroge l’éducation, la condition humaine, les affaires politiques, les inégalités socioéconomiques. Traduit dans des dizaines de langues, passé chez plusieurs éditeurs en Argentine, le message reste partout le même : interrogez constamment, et surtout ce que l’on cherche à vous imposer comme une évidence. Quino a offert au monde une héroïne qui ne combat pas avec des armes mais avec des idées, et c’est là toute la subversion, délicieuse, de Mafalda.

Aujourd’hui encore, cette gamine volubile et contestataire reste là, imperturbable et pertinente, dans un monde où les défis continuent de s’accumuler. Elle nous rappelle que la sagesse n’a pas d’âge et que la rébellion peut naître d’un sourire d’enfant. Alors, on tourne encore et encore les pages, comme si cette philosophe en devenir tenait dans ses observations les clefs de décryptage d’un monde plongé dans la confusion. Et peut-être qu’elle les a, après tout.

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J.F.


Mafalda : Intégrale 60 ans, Quino et Claire Latxague –

Glénat, novembre 2024, 648 pages


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