
Henri Langlois, fondateur visionnaire de la Cinémathèque française, a consacré sa vie à la préservation du patrimoine cinématographique, transformant une passion dévorante pour le septième art en une institution devenue incontournable. En 1968, son éviction par l’État, sur décision d’André Malraux, déclenche une tempête politique, marquant un tournant dans la défense de l’autonomie culturelle en France. L’affaire Henri Langlois met en lumière les tensions persistantes entre liberté artistique et contrôle étatique, préfigurant les événements de Mai 68 et inscrivant le cinéma au cœur des débats de son temps.
Né à Smyrne en 1914, Henri Langlois développe très jeune une passion dévorante pour le cinéma, encouragée par sa mère qui l’initie à diverses formes d’art. « Je suis tombé amoureux fou du cinéma d’une façon majeure en 1928 », dira-t-il plus tard, fasciné notamment par le cinéma muet, expressionniste allemand et soviétique.
Le jeune cinéphile vit cependant comme un traumatisme l’arrivée du cinéma parlant. Laurent Mannoni, historien du cinéma, souligne : « C’est d’abord pour sauver le cinéma muet, cet “infirme supérieur“ selon Paul Éluard, que la Cinémathèque sera fondée. »
Cette dernière est née de la passion commune d’Henri Langlois, Georges Franju et Jean Mitry. En 1935, ils créent le Cercle du cinéma, un ciné-club qui leur permet de projeter des films et de constituer une première collection. Un an plus tard, la Cinémathèque française est officiellement fondée, avec pour objectif de conserver, restaurer et diffuser le patrimoine cinématographique. La collection, d’abord modeste, s’étoffe rapidement pour atteindre des dizaines de milliers de films, faisant de l’institution un acteur-clé et un refuge pour la cinéphilie française.
Henri Langlois ne se contente pas de conserver les films, il collectionne tout ce qui touche au septième art : scénarios, photos, affiches, costumes, appareils, décors et maquettes, constituant ainsi, en quelque sorte, son « Musée du cinéma ». Pour lui, la Cinémathèque ne doit pas être un simple lieu de stockage de films. Il la conçoit plutôt comme un espace muséal où le public pourrait découvrir et redécouvrir des œuvres de toutes époques et de tous genres. Il souhaite également qu’elle soit un lieu de formation pour les futurs cinéastes, un espace d’échange et de passion.
Malgré le soutien financier des pouvoirs publics, l’archiviste se méfie de toute ingérence dans la gestion de la Cinémathèque. En février 1968, cette réserve se transforme en un véritable conflit ouvert. L’État, via André Malraux, alors ministre de la Culture, insatisfait d’une gestion jugée « artisanale », décide de démettre Henri Langlois de ses fonctions.
Les griefs sont nombreux. Henri Langlois était perçu comme un passionné de cinéma plus qu’un gestionnaire rigoureux. Le gouvernement français lui reproche une gestion inadaptée à l’importance de l’organisme. Il aurait négligé l’administration et la comptabilité, et été incapable de fournir les informations prouvant le droit de propriété de la Cinémathèque sur certaines bobines.
L’État lui reproche également de ne pas se soucier suffisamment des conditions matérielles de conservation des films, entraînant la détérioration de milliers de bobines. Cette accusation est étayée par l’état des locaux de stockage de Bois d’Arcy, jugés déplorables. Enfin, Henri Langlois est également critiqué pour son manque de transparence et son refus de communiquer sur l’étendue et la nature des collections de la Cinémathèque. Il en refuserait même l’accès à certains techniciens et chercheurs. N’en jetez plus !
Cette affaire s’inscrit plus généralement dans un contexte où l’État français, sous l’impulsion d’André Malraux, son ministre des Affaires culturelles, souhaitait mettre la culture sous tutelle. L’objectif était alors de faire de la Cinémathèque française un service public, à l’image des maisons de la culture, afin de diffuser le cinéma auprès du plus grand nombre.
Bien qu’André Malraux ait offert à Henri Langlois la direction artistique de la Cinémathèque, cette proposition a été perçue comme une mise à l’écart intolérable. L’éviction, considérée par beaucoup comme une atteinte à la liberté de la culture, provoque une mobilisation sans précédent du monde du cinéma. Jean de Baroncelli écrit dans Le Monde : « Ce ne sont ni les bons comptables ni les bon gérants qui manquent à la France. Mais il n’y avait qu’un Henri Langlois. Allons-nous admettre qu’on nous le prenne ? » Des cinéastes du monde entier, dont François Truffaut, Jean-Luc Godard et Charlie Chaplin, prennent fait et cause pour le fondateur de la Cinémathèque et exigent sa réintégration. La presse dénonce une décision arbitraire et dangereuse pour la culture française.
Face à cette mobilisation, l’État tente dans un premier temps de se justifier en insistant sur la nécessité d’une meilleure gestion et en organisant une visite des locaux de stockage de Bois d’Arcy, pour démontrer la mauvaise conservation des films. Cette stratégie s’avère inefficace, voire contre-productive. Et finalement, face à la pression et à l’ampleur du mouvement de soutien, André Malraux est contraint de faire marche arrière. Henri Langlois est réintégré à son poste en avril 1968, deux mois à peine après sa mise au ban. Un accord a été trouvé : la Cinémathèque française conserve son statut d’association privée et l’État s’engage à créer un établissement public de conservation des films, distinct de la Cinémathèque, mais tenu à sa disposition.
L’affaire Henri Langlois, bien qu’antérieure aux événements de Mai 68, en constitue probablement un prélude significatif. La défense d’une institution culturelle libre contre l’ingérence étatique, menée par une élite intellectuelle souvent associée à la gauche, préfigure les revendications de liberté et d’autonomie qui éclateront quelques semaines plus tard. Elle a par ailleurs révélé les tensions existantes entre une partie de la société française et le pouvoir gaulliste.
Henri Langlois aura en tout cas joué un rôle majeur dans la reconnaissance du cinéma comme un art à part entière. Grâce à son travail obstiné et à sa vision unique, il a permis de sauvegarder des milliers de films et de les rendre accessibles au public. Son influence sur la Nouvelle Vague et sur des générations entières de cinéastes ne souffre aucune contestation.
J.F.

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