
L’ouvrage Répertoire des subversions, de Martin Le Chevallier, est publié aux éditions La Découverte, dans la collection « Zones ». Il fait état d’actes de résistance pacifiques, passifs, discrets, mais dotés d’une puissance symbolique souvent remarquable. Des artistes, activistes et dissidents, à travers les âges et les frontières, ont employé toutes sortes de moyens non-violents pour s’opposer à des systèmes d’oppression, à la violence institutionnelle ou au diktat des conventions sociales. Ces actions, que l’auteur classe dans un abécédaire, nous rappellent qu’il est possible de déjouer l’ordre établi par la créativité, l’humour, l’art ou la poésie.
Détournement : saper la norme
Le détournement et ses succédanés se trouvent au cœur de nombreux actes subversifs. Ils consistent à renverser la signification ou l’usage d’un objet ou d’une situation pour créer un nouvel espace de résistance. Ainsi, en Ouganda, en 2011, les manifestants, réprimés lors de mouvements de protestation, ont trouvé un moyen créatif pour maintenir leur lutte contre l’inflation : klaxonner ou siffler chaque jour à 17h pendant plusieurs minutes. La colère continue de s’exprimer, sous une nouvelle forme, en restant à l’abri des violences policières.
Un autre exemple tout aussi édifiant est celui du collectif d’activistes néerlandais qui, dans les années 60, a peint des vélos en blanc pour les laisser à la libre disposition de tous dans les rues d’Amsterdam, bousculant ainsi les règles de la propriété privée et de la mobilité urbaine. Certes, l’action a fait long feu, mais par la simple apposition d’une couleur, le mouvement a contribué à promouvoir des formes de mobilité partagée.
Le détournement passe souvent par le symbolique, comme en 1996, lorsque des squatteurs de Coblence, en Allemagne, ont nommé le bâtiment qu’ils occupaient d’après le patronyme d’un ancien maire de la ville, détournant ainsi une figure du pouvoir local pour en faire un symbole de résistance. L’espace public est réinterprété, et la contestation s’en amuse en empruntant aux conservateurs le nom d’un de ses plus illustres représentants.
Infiltration : la dissidence discrète
L’infiltration se manifeste par l’immixtion silencieuse dans des espaces symboliquement chargés. En 2016, à Paris, l’artiste Florence Jung a glissé un simple caillou dans la chaussure de l’organisatrice d’un festival. Ce geste minuscule, invisible à l’œil extérieur, n’est révélé qu’aux quelques observateurs qui remarquent l’inconfort de la victime. L’infiltration ne nécessite pas toujours des moyens grandiloquents, mais elle provoque une réflexion utile, ici sur l’inattention.
En 1993, l’artiste suédoise Elin Wikström a, quant à elle, passé trois semaines allongée, immobile, les yeux fermés, dans un supermarché de Malmö. Par cet acte, elle a infiltré l’espace hypercontrôlé de la consommation pour imposer une posture d’immobilité absolue, une pause dans l’espace frénétique du commerce. Ce geste questionne inévitablement notre relation à la productivité, à la consommation et aux espaces marchands qui régissent nos vies. On peut le mettre en parallèle de celui de Paolo Cirio, artiste italien ayant créé en 2011 une banque fictive à but non lucratif, distribuant (à son tour) de l’argent qu’il ne possédait pas. Cette subversion du système financier, en mimant ses propres mécanismes, révèle l’absurdité des logiques capitalistes.
Sabotage : ralentir pour résister
Le sabotage, acte de perturbation volontaire, joue souvent sur le ralentissement, la perturbation des flux ou la destruction symbolique des systèmes d’oppression. Le cinéaste Michael Moore, par exemple, enroula un ruban jaune avec l’inscription « Scène de crime » autour de la Bourse de New York, transformant cette institution du pouvoir financier en théâtre fictif d’un meurtre. Un geste de sabotage certes symbolique, mais qui a le mérite de mettre en lumière la violence invisible des marchés financiers.
Les ralentissements sont également au cœur d’actions moins visibles mais tout aussi subversives. L’artiste et programmeur allemand Sebastian Lütgert, en 2001, a transgressé les lois du copyright en lançant un site permettant de télécharger gratuitement des livres, contestation directe des règles du capitalisme intellectuel. Cette pratique rejoint l’idée du ralentissement de la production de valeur, en court-circuitant les mécanismes traditionnels de profit et de propriété intellectuelle.
Le sabotage peut aussi se faire direct et concret : en 1968, les employés des péages de l’autoroute Paris-Lille cessèrent de faire payer les automobilistes, provoquant ainsi une interruption de la chaîne du profit. Ce genre d’action met à mal la machine économique en la frappant là où elle est le plus vulnérable : son besoin de rentabilité. L’étudiant danois Henrik Sorensen ne dirait pas autre chose, lui qui a développé Adblock, une extension de navigateur qui permet de bloquer les publicités sur Internet.
La subversion comme acte poétique et politique
À travers le Répertoire des subversions, Martin Le Chevallier rend hommage à toutes celles et ceux qui refusent de se soumettre aux logiques de domination, qu’elles soient politiques, économiques ou sociales. En multipliant les exemples, l’auteur montre que la résistance peut prendre mille formes, des plus ludiques aux plus sérieuses, des plus visibles aux plus discrètes.
Le dénominateur commun de ces actions demeure la réappropriation créative du réel. Quand Edward Snowden révèle l’existence du système de surveillance généralisé mis en place par son ancien employeur, la NSA, il devient aussitôt un ennemi public aux États-Unis, mais bénéficie toutefois du soutien des artistes Andrew Tider et Jeff Greenspan, qui en font un héros moderne en plaçant un buste du lanceur d’alerte dans un parc new-yorkais. Les ouvriers travaillant pour Zara dans une usine d’Istanbul ont quant à eux pris le parti de dénoncer leurs conditions de travail avec des messages soigneusement glissés dans les vêtements qu’ils confectionnaient…
Martin Le Chevallier montre ainsi que subvertir le pouvoir ne nécessite pas toujours de grands moyens, mais simplement une bonne dose d’imagination, une volonté de réinventer les règles du jeu, une méthode de communication efficace aux effets persistants. Que ce soit en détournant un symbole, en infiltrant un espace ou en sabotant les mécanismes qui nous aliènent, l’action de protestation est à la portée de chacun. Le Répertoire des subversions célèbre ces actes de désobéissance poétique, et nous rappelle que l’insoumission peut être un art autant qu’une nécessité politique.
J.F.

Répertoire des subversions, Martin Le Chevallier –
La Découverte/Zones, octobre 2024, 296 pages

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