
Dans Orson Welles, l’artiste et son ombre, publié aux éditions Delcourt, Youssef Daoudi revient sur les traits constitutifs d’une vie caractérisée par le génie, la rébellion et l’opposition contre le système hollywoodien. Ce roman graphique tricolore (en noir, blanc et jaune) déconstruit la personnalité et la carrière d’Orson Welles, créateur génial mais souvent incompris, peu à peu broyé par les rouages d’une industrie qui ne tolérait pas son ambition démesurée.
L’œuvre s’ouvre sur un Welles vieillissant, à la barbe touffue, vêtu de son légendaire imperméable, chapeau vissé sur la tête, cigare au coin des lèvres, évoquant en un monologue empreint de mélancolie ses réussites et ses échecs. Une fois de plus, l’ex-enfant prodige, qui a réalisé Citizen Kane à seulement 24 ans, cherche à convaincre des investisseurs de lui fournir les fonds nécessaires à la mise en production de son prochain film. « J’ai dépensé des tonnes d’énergie dans des choses qui n’ont rien à voir avec le cinéma, avec faire des films. » Youssef Daoudi met effectivement en vignettes un artiste visionnaire mais sans le sou, passant davantage de temps à solliciter de l’aide qu’à tourner des longs métrages. Comment mieux le résumer qu’Orson Welles lui-même ? « C’est à peu près 2 % cinéma et 98 % racolage. »
Son ambition artistique, Orson Welles l’a puisée dans une enfance marquée par une forte effervescence culturelle. Élevé par une mère pianiste aux multiples talents, il est encouragé dès son plus jeune âge à explorer toutes les formes d’art. Le théâtre de marionnettes offert par l’amant de sa mère nous apparaît dans l’album, à cet égard, comme un déclencheur majeur : il ne se contente pas de jouer, il écrit, fabrique, incarne chaque personnage. Youssef Daoudi montre à quel point cette précocité artistique, admirée et encouragée par ses proches, a façonné son destin. Un destin par ailleurs accéléré par un drame : la mort de sa mère, alors qu’il n’a que neuf ans, accentue son désir de « vieillir » prématurément, lançant réellement sa quête de grandeur et d’immortalité artistique.
L’apogée de la carrière d’Orson Welles relève sans conteste de Citizen Kane. Alors qu’il rêvait initialement de porter à l’écran le roman de Joseph Conrad Au cœur des ténèbres, ce premier long métrage, absolument avant-gardiste, va le définir autant qu’il va redéfinir le paysage et le langage cinématographiques. Partant, Youssef Daoudi décrit avec une précision presque clinique la manière dont Welles va se heurter à l’industrie hollywoodienne, notamment après avoir provoqué la colère de William Randolph Hearst, qui voit en Citizen Kane une attaque directe contre son empire. Le film se solde par un échec commercial, et Orson Welles se retrouve bientôt congédié par la RKO, perdant de ce fait le contrôle créatif sur ses projets. Indigné, courroucé, il se sent trahi par des producteurs incapables de comprendre sa vision créative, et s’échinant au contraire à en mutiler les émanations.
À travers des dessins fortement évocateurs, Youssef Daoudi nous fait ressentir la désillusion progressive d’Orson Welles. Tous ses projets sont mis à mal par les studios et les tensions vont crescendo entre l’artiste et les producteurs. En sus, d’aucuns le traînent dans la boue, le soupçonnent de sympathies communistes, sur-réagissent à la campagne de dénigrement mise en place par les journaux de William Randolph Hearst. Cette période, qui s’étend sur plusieurs décennies, est également marquée par les nombreux compromis qu’il est contraint de faire, allant jusqu’à accepter des emplois alimentaires pour financer ses œuvres. La déchéance artistique et financière qu’il endure tient presque de la chute faustienne, un autre génie dont l’ambition a été dévoyée. « J’aurais mieux fait si j’avais laissé tomber le cinoche tout de suite : rester dans le théâtre, me lancer dans la politique, écrire des romans… Qu’importe ! »
L’une des forces d’Orson Welles, l’artiste et son ombre est de mettre en lumière l’incompréhension dont Welles a souvent été victime. Hollywood, qui l’a d’abord embrassé, finit par le rejeter, lui reprochant son tempérament intransigeant et une vision artistique non alignée avec les impératifs commerciaux. Les aspirations du réalisateur se heurtent à un système qui ne voit en lui qu’un produit à rentabiliser. Raison pour laquelle on le voit longuement chercher à persuader des investisseurs de l’accompagner dans ses projets. Il donne le change : « Mon toubib m’a dit d’arrêter d’avoir des dîners pour quatre… à moins qu’il y ait trois autres personnes. » Mais les pasquinades ne trompent personne, et c’est bel et bien un homme blessé qui quémande l’obole.
Youssef Daoudi montre également qu’Orson Welles ne trouve pas sa place dans le Nouvel Hollywood des années 1970, dominé par des réalisateurs plus jeunes comme Martin Scorsese ou Francis Ford Coppola, à qui l’on accorde une liberté que lui-même n’a jamais eue. Le contraste entre le Welles acclamé et adulé de ses débuts et le Welles vieillissant, en quête de financement pour ses films, est saisissant, presque vertigineux. Et lui faire admettre qu’il aurait adoré jouer dans Le Parrain mais que la génération émergente de cinéastes l’ignore religieusement a quelque chose de déchirant. Il en ressort une figure tragique, l’ombre d’un géant qui ne parvient plus à exister que dans le souvenir de ses premières gloires.
Orson Welles apparaît finalement comme un homme divisé entre l’amour qu’il portait à son art et la douleur que cet art lui a infligée en retour. C’est un homme usé par les compromis et les trahisons d’un milieu auquel il aura tout donné. Les réflexions finales de Welles sur sa carrière sont poignantes : il aurait pu tout faire, tout être, mais c’est le cinéma qui l’a pris dans ses filets – et l’a détruit. Cette amertume peut rappeler celle d’autres artistes, comme Arthur Rimbaud, qui, après avoir tout donné à son art, a fini par le renier.
Avec Orson Welles, l’artiste et son ombre, Youssef Daoudi dresse le portrait d’un homme dont le génie a été à la fois une bénédiction et une malédiction. À travers ses dessins saisissants et un récit autant biographique qu’introspectif, il questionne le système hollywoodien, mais aussi la personnalité obstinée d’un homme qui voulait à tout prix marquer les esprits – et dans ses films, directement, dès la séquence d’ouverture. Finalement, la lumière qu’Orson Welles a apportée au cinéma a beau être indélébile, l’ombre d’une carrière écourtée et entravée plane encore sur l’industrie qu’il a tant aimée et détestée.
J.F.

Orson Welles, l’artiste et son ombre, Youssef Daoudi –
Delcourt, septembre 2024, 272 pages

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