
Aux éditions Anamosa paraît l’opuscule Tradition, de Laurent Le Gall et Mannaïg Thomas. Les auteurs y évoquent la notion de tradition non comme un concept figé mais bien comme un processus dynamique et multiforme, intrinsèquement lié à la modernité. Les deux s’avèrent en effet interdépendantes, et se nourrissent mutuellement.
Bien que souvent perçue comme figée et immuable, la tradition est au contraire un processus dynamique et relationnel qui façonne la vie sociale. Elle évolue et s’adapte à des contextes changeants, servant de cadre interprétatif pour comprendre le monde et se définir en tant qu’individu et en tant que groupe. Sa force réside dans sa capacité à tisser des liens entre le passé, le présent et le futur. Dans cet opuscule, Laurent Le Gall et Mannaïg Thomas préfèrent à l’opposition binaire entre tradition et modernité une relation dialogique et interdépendante. Ainsi, la modernité ne prétend pas rejeter systématiquement la tradition ; elle s’en nourrit et la reconfigure.
« Si la modernité n’inventa pas la tradition, elle en fit un sacré contrepoint. » C’est au XIXe siècle, dans un contexte de mutations sociales et politiques profondes, que la tradition s’est autonomisée en tant que catégorie d’analyse et de distinction. Elle forme un outil de création de sens et d’identité, et permet aux individus de se rattacher à un passé commun, de construire un sentiment d’appartenance et de donner un sens à leur présent. « Tel un buvard, le présent est imbibé de passés toujours prêts à ressurgir », écrivait l’anthropologue français Alban Bensa.
Les auteurs avancent que la tradition est traversée par des rapports de force et des enjeux de pouvoir. Différents acteurs sociaux s’en emparent tour à tour et la mobilisent pour asseoir leur légitimité ou promouvoir leur vision du monde. Elle reste par ailleurs indissociable du langage et de la communication : c’est par ce biais qu’elle se transmet, se perpétue et se transforme. L’écrit joue un rôle déterminant dans sa fixation et sa diffusion. Vecteur de vérité, elle repose sur un principe de véracité et d’autorité, transmettant un savoir considéré comme juste et légitime à travers le temps.
Ce que l’opuscule démontre également, c’est que la tradition demeure un objet d’étude pertinent pour les sciences sociales. Elle permet de comprendre le fonctionnement des sociétés, les dynamiques de pouvoir, les mécanismes de construction identitaire et les rapports au passé. Au-delà des aspects visibles comme les coutumes et les pratiques, elle englobe également des valeurs, des croyances et des modes de pensée. C’est un système de significations et de représentations qui façonne notre perception du monde et guide nos actions.
On entend dans L’Arbre, le Maire et la Médiathèque (1993), de Rohmer : « La tradition n’a de sens que si elle est vivante, si elle bouge, si elle évolue, si elle est créatrice, sinon qu’est-ce que c’est, c’est du folklore pour les touristes. » Si la tradition persiste, c’est avant tout parce qu’elle répond à un besoin fondamental de l’être humain : celui de se rattacher à une histoire, de donner un sens à son existence et de se sentir appartenir à une communauté. Elle procure un sentiment de continuité et de stabilité dans un monde en perpétuel mouvement. Loin de disparaître, la tradition est appelée à se réinventer et à se réinterpréter dans un monde globalisé. Elle continuera, arguent les auteurs, à conditionner la construction des identités individuelles et collectives, même si ses formes et expressions sont amenées à évoluer.
Passionnant, Tradition invite à dépasser les idées reçues et à saisir la complexité de cette notion, à l’appréhender comme un processus dynamique, traversé par des enjeux de pouvoir et de sens.
J.F.

Tradition, Laurent Le Gall et Mannaïg Thomas – Anamosa, octobre 2024, 112 pages

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