G.I. Gay : militez, militaires 

Les éditions Dupuis publient G.I. Gay, d’Alcante et Munoz Serrano. Ce roman graphique s’intéresse au sort réservé aux soldats américains homosexuels pendant la Seconde guerre mondiale, alors que Pearl Harbor a conduit les États-Unis à riposter et combattre le Japon.

Jeune psychiatre, Alan Cole s’engage dans les forces armées américaines pour gagner le respect de son beau-père, ancien militaire resté très patriote. Son expertise en santé mentale est utilisée pour décider, en quelques minutes, conformément aux procédures en vigueur, quels seront les hommes à même de porter l’uniforme – les autres se voyant réformés sans autre forme de procès. Très vite, Alcante et Munoz Serrano balisent les enjeux : dans une société conservatrice, et à l’aune d’une institution viriliste qui l’est davantage encore, l’homosexualité est réprouvée et ceux qui en sont soupçonnés ne peuvent en aucun cas défendre la bannière étoilée. Des sanctions sévères sont d’ailleurs prévues pour tout comportement jugé déviant, bien que la volonté de l’état-major demeure d’éliminer le problème à la racine.

Alan Cole est confronté à un conflit moral entre sa conscience, indexée à ses expériences personnelles et ses connaissances médicales, et l’obéissance aux ordres. Le contexte international exige que chaque homme volontaire et apte puisse combattre pour son pays. Mais une sélection arbitraire et vexatoire, basée sur l’orientation sexuelle, pénalise les gays qui aimeraient contribuer à l’effort de guerre. Lucide, Alan Cole comprend immédiatement l’absurdité d’une telle mesure mais continue cependant de l’appliquer par respect des directives. Ce qui va bouleverser l’ordre des choses, c’est sa rencontre avec Merle, un G.I. avec qui il va s’éveiller à l’amour homosexuel, au mépris des dangers encourus. « Tu crois que tu m’apprends quelque chose ? Oui, c’est comme ça que ça marche ! Il y a des risques, des gros. On vit avec la peur de se faire prendre tous les jours ! Mais malgré ça, je ne renoncerai jamais à vivre de tels moments ! Et toi ? »

Certains les considèrent comme malades ou inaptes, d’autres comme dangereux, les derniers les estiment diminués, car efféminés ou fragiles. Les G.I. gays n’ont d’autre choix que de rester dans l’ombre, cachés, en rupture avec leurs véritables sentiments. « Tu n’es qu’un lâche ! Moi, je continuerai à mentir aux autres, mais pas à moi-même ! On peut mentir à tout le monde, mais pas à sa conscience ! Je sais qui je suis, je sais ce que je suis, et jamais je n’en aurai honte ! » Alan Cole met un certain temps avant de pleinement s’accepter : l’homme qui relate cette histoire le temps d’un long flashback a manifestement été habitué à ne rien laisser dépasser du cadre. A-t-il seulement déjà envisagé une vie en dehors de l’idéal-type carrière-maison-femme-enfants ? 

À travers leurs personnages, Alcante et Munoz Serrano problématisent la politique du « Don’t Ask, Don’t Tell » (« Ne pas demander, ne pas dire »), qui a longtemps empêché les personnes LGBTQ+ de servir ouvertement dans l’armée. Ils questionnent : « Et si c’était l’environnement homophobe en vigueur dans notre société, et particulièrement à l’armée, plutôt que l’homosexualité en tant que telle qui était à l’origine des troubles mentaux dont vous parlez ? » Il est évident que G.I. Gay y répond par l’affirmative. Les homosexuels ne sont pas moins capables de servir leur pays que leurs collègues hétéros. Et s’ils souffrent effectivement de quelque chose, c’est de peur, de tristesse, de duplicité. Précisément ce que les politiques en vigueur dans l’armée leur ont infligé. Les auteurs en apportent la démonstration la plus brutale qui soit : un viol suivi d’un meurtre, affaire classée avant même que le corps de la victime n’ait été déplacé.

À bien des égards, G.I. Gay est un album coup-de-poing. Plus glaçant que spectaculaire, plus psychologisant qu’enlevé, il se place à distance idoine pour raconter une époque, un contexte et les personnes marginalisées qui en ont subi les contrecoups. Le travail graphique est à la hauteur du propos, avec une expressivité maîtrisée et un agencement des planches parfois inventif. Remarquable de bout en bout.

Fiche produit Amazon

J.F.


G.I. Gay, Alcante et Munoz Serrano Dupuis, septembre 2024, 128 pages


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