Le Western au XXIe siècle : exégèse d’un genre 

Damien Ziegler publie aux éditions LettMotif Le Western au XXIe siècle, l’apogée d’un genre, dans lequel il propose une analyse approfondie des thèmes et des idées-phares qui traversent ces films depuis les débuts jusqu’à nos jours. En s’appuyant sur un corpus d’œuvres cinématographiques majeures, il met en lumière les mutations esthétiques et narratives du genre, tout en soulignant sa capacité, par polymorphie, à refléter les évolutions de la société américaine.

Le western classique, souvent associé à des réalisateurs comme John Ford, Raoul Walsh ou Howard Hawks, s’est longtemps nourri d’une vision mythologique de l’Ouest américain. La conquête de ce territoire y était présentée comme une aventure fondatrice, porteuse d’un espoir de civilisation nouvelle, en harmonie avec une nature sauvage et grandiose. Le genre nourrissait alors pour ambition première de présenter une vision favorable, parfois béate, de l’expansion vers l’Ouest, entre préservation d’une nature encore vierge et pleine de perspectives, et montée en puissance d’une civilisation capable de remédier aux carences de l’Europe décadente.

Cependant, comme l’exprime clairement Damien Ziegler, à partir des années 1940 émerge une esthétique baroque, plus sombre et pessimiste, qui remet en question ce mythe fondateur. Le monde se révèle plus complexe et ambigu qu’il n’y paraît, hanté par le poids du passé et la violence inhérente à la nature humaine. La Rivière rouge fait ici figure de film charnière, annonçant les nouvelles teintes dont le genre ne tarderait pas à se parer. Des réalisateurs comme Anthony Mann, Nicholas Ray ou Samuel Fuller insufflent au western une dimension plus tragique, où la violence devient omniprésente et la justice, trop souvent bafouée. Le personnage du justicier solitaire, trouble, tiraillé entre ses démons intérieurs et son désir de rédemption, devient emblématique de cette période.

L’auteur identifie parfaitement ce qui constitue alors un schisme : l’esthétique baroque se distingue par un traitement de la violence et des dilemmes moraux qui n’avait pas cours durant l’ère classique. La conquête de l’Ouest n’a plus rien d’une aventure héroïque policée ; c’est un processus complexe, souvent brutal, qui n’épargne pas ceux qui y prennent part, de gré ou de force. Les héros, loin d’être des figures idéalisées, sont portraiturés comme des individus tourmentés, confrontés à des choix difficiles et des situations moralement ambiguës. Dans les années 1960, en plein déclin du western classique, Sergio Leone entreprend lui aussi – et de quelle manière ! – la déconstruction des mythes fondateurs du genre.

Cette transition du classicisme à une vision plus baroque reflète, en sous-texte, les bouleversements sociaux et politiques en vigueur, notamment les désillusions post-Seconde Guerre mondiale et la montée des tensions de la Guerre froide. 

Le western contemporain : entre désillusion et renouveau

Une fois ce cadre posé, Le Western au XXIe siècle se penche sur les œuvres contemporaines, héritières de cette vision désenchantée, et explorant volontiers de nouvelles voies narratives et esthétiques. Damien Ziegler explique que des films tels qu’Impitoyable de Clint Eastwood ou La Porte du paradis de Michael Cimino ont dressé un constat amer de la conquête de l’Ouest, où la violence gratuite et la corruption règnent en maîtres. « Les forces en présence ne s’opposent guère en termes de bien ou de mal, mais seulement en fonction de celui qui sait se procurer l’avantage au moment décisif. »

Certains réalisateurs vont cependant chercher à nuancer ce pessimisme ambiant, en proposant une vision plus nuancée de l’Ouest. Danse avec les loups de Kevin Costner, par exemple, explore la possibilité d’une coexistence pacifique entre les Blancs et les Amérindiens. Cette approche en quelque sorte duale renoue avec certains idéaux humanistes du western classique, tout en reconnaissant les injustices et les violences du passé. Le western contemporain se caractérise ainsi par une diversité de styles et de tonalités qui va de la brutalité réaliste à une poésie plus subtile et introspective.

Certains, d’ailleurs, n’hésitent pas à aborder des thématiques contemporaines telles que le racisme, la place des femmes dans la société ou les questions écologiques. Django Unchained, de Quentin Tarantino, revisite les codes du genre pour offrir une critique acerbe des inégalités raciales et de l’histoire américaine. Par ailleurs, un réalisateur comme Kelly Reichardt, à qui l’on doit notamment First Cow, apporte sa sensibilité personnelle, mettant l’accent sur les relations humaines et les subtilités du quotidien dans le contexte de l’Ouest.

Le paysage comme reflet de la psyché humaine

Le paysage occupe évidemment une place centrale dans le western. Il lui est indissociable et prend rang parmi les premières images qui nous viennent à l’esprit au moment d’en faire l’exégèse. Damien Ziegler en détaille les nombreuses caractéristiques et examine comment il fait écho aux états d’âme des personnages et s’inscrit dans la vision du monde proposée par le récit. Au classicisme pictural des grands espaces sublimes succède ainsi une esthétique plus crue, voire surréaliste, qui souligne la violence et l’immensité de la nature. « Le paysage y est au contraire valorisé dans toute sa bizarre hétérogénéité, sa difformité à proprement parler naturelle, qui ne relève pas d’une scorie, d’une anormalité, mais d’une nouvelle norme fondée sur la bizarrerie et l’étrangeté. »

Dans les westerns classiques, les vastes étendues de l’Ouest symbolisaient la promesse de liberté et d’opportunités nouvelles. Les montagnes majestueuses, les déserts arides et les plaines infinies étaient filmés de manière à inspirer une certaine admiration. Cette représentation idyllique soutenait la vision d’un Ouest vierge, prêt à être conquis et civilisé. En revanche, les westerns baroques et contemporains tendent à représenter la nature comme une force indifférente, voire hostile. Les paysages deviennent des espaces de danger et de défi, qui accompagnent, voire corroborent les luttes intérieures des personnages et les conflits sociaux de l’époque.

Dans First Cow, Kelly Reichardt s’inspire du « réalisme magique » pour proposer une vision plus subjective et onirique du paysage, où la nature devient un espace de mystère et d’émerveillement. Cette approche singulière permet selon l’auteur de redéfinir les relations entre les personnages et leur environnement, en soulignant la dimension poétique et symbolique de l’Ouest. Le recours à des paysages atypiques et moins conventionnels contribue également à renouveler l’esthétique du western, en proposant des images en rupture (relative) avec les canons du genre.

L’héritage du western : un genre en constante mutation

Très complet en la matière, Le Western au XXIe siècle décrit non un genre figé dans le passé mais au contraire capable d’évoluer et de se réinventer au fil des décennies. Des réalisateurs actuels comme Quentin Tarantino (Django Unchained, Les Huit Salopards), les frères Coen (True Grit), Scott Cooper (Hostiles), Alejandro González Iñárritu (The Revenant) ou Jacques Audiard (Les Frères Sisters) revisitent les codes du genre avec une certaine audace, sans pour autant taire l’influence des grandes figures tutélaires. Et l’auteur d’ajouter : « L’enjeu pour le western contemporain est de se montrer enfin capable de s’approprier cette manière d’appréhender le nouveau territoire américain comme une réalité située ‘dans un au-delà, au-delà du moi rationnel (je suis le monde) et au-delà de l’objectivité du monde (le monde est la seule réalité).’ »

Une dynamique de renouvellement constant est à l’œuvre, et elle assure la pérennité du western en tant que genre cinématographique majeur. Les réalisateurs d’aujourd’hui explorent des enjeux nouveaux et hybrident leurs films en empruntant, parmi d’autres, au thriller ou la comédie. L’exemple de The Ballad of Buster Scruggs, des frères Coen, est à cet égard édifiant : le long métrage joue à la fois sur les tonalités du western, de l’humour noir, de la tragédie et de la poésie. 

Le langage, par ailleurs, peut être utilisé pour manipuler, tromper et masquer la vérité. Les mots sonnent souvent creux et ne correspondent plus forcément à la réalité. Dans son analyse de L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, Damien Ziegler souligne ainsi la prédominance du mensonge et de la tromperie. Il cite le personnage de Dick Liddil, qui « doit lui-même lutter pour faire connaître sa véritable identité, lorsqu’il n’a plus intérêt à cacher celle-ci ». 

Avec talent, Damien Ziegler nous raconte un Ouest américain qui, loin d’être immuable, est devenu un territoire fertile pour l’imaginaire cinématographique, permettant d’explorer les grandes questions de l’existence humaine : la violence, la justice, la liberté, la solitude, la recherche du bonheur. Pour ce faire, il dresse d’abord un état des lieux du genre, avant d’en analyser certains des films contemporains emblématiques. La démonstration est passionnante, convaincante et très engageante quant à l’évolution du western.

Fiche produit Amazon

J.F.


Le Western au XXIe siècle, l’apogée d’un genre, Damien Ziegler

LettMotif, juin 2024, 420 pages

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