
Florence Rivières et Steren publient aux éditions Marabulles Tu n’auras pas mon silence, un roman graphique autobiographique portant sur les violences faites aux femmes et les techniques de manipulation exercées par certains hommes sur leur compagne.
Il faut avant tout considérer Marie et Arthur, les deux protagonistes de cette œuvre, à travers les mécanismes qu’ils permettent de démystifier. Couple dysfonctionnel, fausse histoire d’amour cachant une réelle toxicité masculine, Tu n’auras pas mon silence met en scène, l’un après l’autre, tous les ressorts de la violence conjugale et de la manipulation psychologique.
Les relations amoureuses entrevues dans l’album se caractérisent ainsi par un déséquilibre constant, où l’un des partenaires, en l’occurrence Arthur, exerce une domination psychologique et émotionnelle sur l’autre. Cela entraîne peu à peu une dégradation insidieuse de l’estime de soi de Marie. Cette dynamique hautement toxique reste cependant longtemps masquée par des phases de réconciliation et de fausses promesses, ce qui ne fait que renforcer le cercle vicieux d’espoirs et de désillusions.
L’une des techniques employées par Arthur consiste à culpabiliser Marie. En procédant de la sorte, et notamment en la renvoyant à ses histoires passées, il transfère sur elle la responsabilité des abus et l’enferme dans un sentiment de doute et de vulnérabilité, voire de honte. Cela accentue l’isolement et la dépendance émotionnelle de la jeune femme, longtemps convaincue que le problème vient (au moins en partie) d’elle, et que son compagnon est finalement plus maladroit que néfaste.
Le viol conjugal demeure un sujet tabou, souvent passé sous silence ou minimisé dans les discours publics, malgré son caractère criminel et ses conséquences dévastatrices sur les victimes. Florence Rivières et Steren problématisent parfaitement cette thématique, qui nécessite de déconstruire certains stéréotypes archaïques et d’établir une reconnaissance sociale et juridique claire : celle selon laquelle chacun peut disposer librement de son corps, en toutes circonstances.
Toutes les violences subies par Marie, qu’elles soient sexuelles ou psychologiques, engendrent chez elle des traumatismes, des fêlures multiples et complexes, allant de l’anxiété et la dépression à des troubles de stress post-traumatique, voire des épisodes d’amnésie. Ces derniers s’expliquent par un mécanisme de défense psychologique qui survient lorsque les souvenirs douloureux sont refoulés en raison d’une intensité émotionnelle insupportable. Bien que protecteur à court terme, ce phénomène complique considérablement le processus de dénonciation des abus et de reconstruction des victimes, qui se retrouvent confrontées à des lacunes mnésiques, des souvenirs fragmentés ou des flashbacks qui rendent difficile la reconstitution exacte des faits.
Tu n’auras pas mon silence déconstruit patiemment les pressions psychologiques exercées par Arthur pour obtenir la soumission de Marie. Dans une volonté de contrôle total et une négation de l’individualité de sa partenaire, il fait étalage de gaslighting, de dévalorisation constante, de reproches illégitimes. En insinuant la confusion et en colportant des rumeurs sur elle, Arthur cherche à renforcer son emprise et son pouvoir de domination. Cette stratégie de déstabilisation vise en seconde intention à discréditer toute tentative de la victime de dénoncer les abus subis, la réduisant ainsi au silence par peur de ne pas être crue ou de perdre son réseau d’amis.
S’affranchir du conditionnement psychologique et comportemental engendré par des relations abusives n’a rien d’une sinécure. Souvent entravées par des sentiments d’impuissance, de peur et de dépendance, les victimes peinent à envisager une vie en dehors de l’emprise imposée par leur agresseur. Pour Marie, la rupture requiert d’abord la prise de conscience, puis une détermination ferme, deux étapes indispensables pour faciliter sa reconstruction et recouvrer sa dignité. Car avant cela, la jeune femme tendait à s’abîmer dans des relations sans lendemain, ou à trouver toutes les excuses possibles à Arthur, qui bénéficiait en sus d’une supériorité hiérarchique protectrice – un élément circonstanciel très important dans le récit.
Avec Tu n’auras pas mon silence, Florence Rivières et Steren épousent le point de vue d’une victime, Marie, et cherchent à percer la manière dont s’élaborent les violences et prédations, tant physiques que psychologiques. Le roman graphique est à cet égard édifiant et met en scène une suite ininterrompue de comportements malsains et destructeurs. Sur le plan scénaristique, la proposition peut sembler lacunaire, un peu décousue, trop fléchée et manichéenne. Mais il serait regrettable d’apposer sur cet album le même regard critique que sur une fiction traditionnelle, puisqu’en l’espèce, le témoignage et l’examen des faits rapportés prévalent largement.
J.F.

Tu n’auras pas mon silence, Florence Rivières et Steren – Marabulles, mai 2024, 144 pages

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