
Publiée aux éditions Delcourt, La Troisième personne est une somme vertigineuse totalisant pas moins de 920 pages, au cours desquelles Emma Grove livre un témoignage bouleversant, introspectif et sans ambages, sur sa transition de genre et les difficultés posées par ses troubles dissociatifs de l’identité.
Le trouble dissociatif de l’identité (TDI) implique que les pensées, les émotions, les perceptions et les souvenirs peuvent être séparés, chez celui qui en souffre, de la conscience habituelle, ou originale. Il se caractérise par la présence de deux ou plusieurs états de personnalité distincts, appelés « alters », qui peuvent avoir des noms, des âges, un vécu, des traits de personnalité et des modes d’interaction différents avec le monde environnant. Ces identités multiples peuvent apparaître à tout moment, avec des transitions souvent déclenchées par des tensions psychosociales.
Dans La Troisième personne, Emma Grove donne à voir, avec force détails, son expérience de la transition de genre, ainsi que les discussions thérapeutiques qui en ont découlé. Le récit couvre une période de plusieurs mois de séances auprès d’un spécialiste de la santé mentale, auprès de qui l’auteure a cherché à obtenir une approbation pour un traitement hormonal. Les démarches administratives qui ont motivé ces consultations deviennent presque accessoires dès lors qu’elle s’attache à dépeindre les dynamiques complexes qui s’instaurent entre son thérapeute et elle, intimement conditionnées aux manifestations soudaines, et troublantes, de son TDI.
Ce dernier se caractérise par l’alternance fréquente entre différents « alters » : Emma, vulnérable et empathique, Katina, plus dirigiste et protectrice, et Ed, personnalité masculine originale, qu’Emma Grove doit conserver malgré elle pour répondre aux exigences de son milieu professionnel. Les séances menées par Toby forment les deux tiers de La Troisième personne et se déroulent dans une pièce où le thérapeute et sa patiente se font face, s’échinant à dialoguer malgré les incompréhensions, les comportements déroutants, les vexations et les soupçons de manipulation. Rien n’est simple, et même une bonne volonté partagée ne suffira pas à garantir des échanges sains et constructifs.
Les recherches suggèrent que le TDI résulte principalement de facteurs environnementaux, en particulier des traumatismes sévères durant l’enfance, tels que des abus physiques, sexuels ou émotionnels extrêmes. Dans ce cadre, le développement de ces troubles de l’identité peut s’apparenter à une stratégie de survie où l’enfant se dissocie, c’est-à-dire se détache émotionnellement de la réalité, pour échapper à la douleur du traumatisme. C’est précisément ce que conte Emma Grove dans la dernière partie de son ouvrage : Edgar est un enfant introverti, peinant à embrasser les codes de la masculinité, se réfugiant dans un monde intérieur foisonnant, et essuyant la violence d’adultes pourtant censés prendre soin de lui.
Sur le plan psychologique, la dissociation aide à gérer les souvenirs ou les émotions insupportables en les isolant de la conscience habituelle, ce qui permet à la personne meurtrie de fonctionner sans avoir à faire face en permanence à ces événements douloureux. Ses symptômes peuvent inclure des amnésies, des changements soudains de comportement, une perception altérée de soi, des autres et du temps. La Troisième personne fait état de tous ces éléments, essentiellement conglomérés et restitués à travers les séances avec Toby. Le thérapeute peine parfois à distinguer celui avec qui il échange, il initie un travail avec l’un qu’il ne peut poursuivre avec l’autre, il s’emploie à démêler un plan d’ensemble à partir des pièces de puzzle que lui délivrent en vrac les différents alters.
En ce sens, le processus d’écriture de La Troisième personne a constitué un cheminement thérapeutique pour Emma Grove. En se plongeant dans ses souvenirs éparpillés, elle est parvenue à donner forme à ses expériences passées et à déconstruire une à une les barrières érigées par la honte et la peur. C’est un peu comme si tous ses « moi » avaient fait cause commune pour raconter l’histoire de sa vie, rappelant chaque moment, chaque sentiment, chaque interaction. Mais l’auteure met également en lumière, dans le même élan, les failles du système thérapeutique et les préjugés persistants envers les personnes transgenres, et celles souffrant de TDI.
La singularité de ce long roman graphique, dessiné en noir et blanc, tient peut-être à cela : il porte l’autobiographie au-delà de son espace réservé, pour aborder avec finesse et sensibilité les troubles dissociatifs de l’identité, et expliquer comment ils peuvent être mal interprétés ou stigmatisés dans la société. La Troisième personne est un témoignage puissant, confondant de justesse, sur la quête d’épanouissement et d’authenticité, dans un contexte de mal-être, de traumatismes et de maladie. Le récit démystifie le TDI, l’identité de genre et met en évidence la nécessité d’une empathie accrue et d’une meilleure formation des thérapeutes. Pour qu’à l’avenir, les obstacles soient plus facilement surmontables.
J.F.

La Troisième personne, Emma Grove – Delcourt, mai 2024, 920 pages

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