
Julian Voloj et Wagner Willian publient aux éditions Marabulles Yves Klein : Immersion, une plongée dans la vie et l’œuvre d’un grand artiste avant-gardiste du XXe siècle, célèbre pour son utilisation singulière du bleu.
Yves Klein naît à Nice le 28 avril 1928, dans une famille d’artistes. Son immersion précoce dans le monde de l’art informel et du post-impressionnisme n’est sans doute pas étrangère à sa trajectoire de vie, vertigineuse. Julian Voloj et Wagner Willian donnent à voir un enfant observant ses parents, bohèmes et créatifs, s’affairer dans leur atelier.
En plus d’un penchant précoce pour les arts picturaux, le jeune Klein se passionne pour le judo et matérialise l’idée, à 20 ans, de composer une symphonie monoton-silence : un chœur et des instruments émettent un seul et unique accord en continu, suivi d’un silence d’une même durée. C’est en quelque sorte l’équivalence conceptuelle de la monochromie picturale, qui deviendra l’une de ses grandes affirmations artistiques ultérieures.
À Londres, Yves Klein devient l’apprenti de Robert Savage. Cette période d’apprentissage intensif dans les polissages de cadres, les mélanges de pigments et les dorures à la feuille d’or pave la voie à ses futures expérimentations avec la couleur bleue. Petit saut temporel, grand bond géographique. De voyage au Japon, Klein organise des expositions consacrées aux œuvres de ses parents et poursuit son étude du judo, dont il entend maîtriser tous les aspects.
Graphiquement, l’album est déjà somptueux, avec ses vignettes soigneusement agencées, ses couleurs parfois distillées çà et là, comme si elles étaient appliquées au pinceau, et ses diverses expérimentations, par exemple avec des dessins en noir et blanc contrastant avec des couleurs presque palpables, aux effets étudiés (dans des pots à peinture, sur des cadres, etc.). L’art se raconte avec art.
Quand il rentre en France en 1954, Yves Klein est auréolé du 4ème dan, accédant ainsi au meilleur niveau européen. Mais ses grades ne sont malheureusement pas valides dans l’Hexagone, ce qui lui vaut autant de colère que de désarroi… Il publie néanmoins un livre sur son sport favori, et il part l’enseigner en Espagne. Yves Klein : Immersion se penche par ailleurs sur la vie spirituelle du peintre : il est influencé par deux philosophies, le shintoïsme et le bouddhisme zen d’un côté, avec la méditation et la sagesse, et le catholicisme de l’autre, auquel sa tante l’a initié lorsqu’elle s’occupait de lui pendant sa jeunesse.
En sus des informations biographiques qu’ils dispensent, Julian Voloj et Wagner Willian portraiturent un homme obstiné, cherchant à s’affranchir de l’ombre de ses parents, déterminé à concrétiser ses projets et jusqu’au-boutiste au point de faire boire à ses invités, lors d’une Exposition à Paris en 1958, un cocktail qui a pour effet de donner à leur urine la couleur bleue bientôt emblématique de son œuvre.
Il faut dire qu’Yves Klein est convaincu de l’avenir monochrome de la peinture. Son partenariat avec un groupe chimique et pharmaceutique pour développer un pigment bleu unique en son genre débouche sur la création de l’International Klein Blue (IKB), une couleur au mat et à la luminosité sans pareils. « J’ai créé une véritable atmosphère de sensibilité picturale. » L’art est un champ de bataille permanent entre les lignes et la couleur ; Yves Klein le sait et rêve d’y planter son étendard.
L’homme prend ensuite part au mouvement du nouveau réalisme, fondé par le critique d’art Pierre Restany. Il s’adonne à l’anthropométrie, une expérience qui implique des « pinceaux vivants » (des femmes nues). Sa mort intervient alors qu’il est au faîte de sa gloire. Fauché par plusieurs crises cardiaques successives, il apparaît dans l’album, de manière poétique, en chute libre dans une immensité bleue riche en nuances et transpercée de lumière. Il n’a alors que 34 ans, mais il semble déjà avoir vécu plusieurs vies.
L’ouvrage, d’excellente facture, se clôture par un dossier didactique et chronologique, avec de nombreuses photographies, montrant par exemple les « pinceaux vivants ». Yves Klein : Immersion dresse un portrait dense d’un artiste qui a défié les conventions, repoussé les limites de la peinture et laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de l’art.
J.F.

Yves Klein : Immersion, Julian Voloj et Wagner Willian – Marabulles, avril 2024, 160 pages

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