
Dans sa Déclaration des Droits des Femmes illustrée, l’avocate française Anne Bouillon conjugue la force des images à celle des mots, le poids de l’histoire à l’urgence du temps présent. Préfacé par Shaparak Saleh, organisé autour de la Convention des Nations-Unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes et de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges, l’ouvrage se fait l’écho des luttes et des aspirations de la moitié la plus discriminée de l’humanité, mises en perspective par le biais de nombreuses citations rapportées.
La préface de l’avocate féministe Shaparak Saleh, cofondatrice du collectif Femme Azadi, concilie déjà passé et présent. Le tragique destin d’Olympe de Gouges, guillotinée en 1793 pour avoir revendiqué l’égalité entre les sexes, apparaît en miroir d’événements contemporains tels que les contestations sociales en Iran. Là-bas, encore aujourd’hui, la parole d’une femme ne vaut guère plus que la moitié de celle d’un homme. Les Iraniennes n’ont pas le droit d’aller au stade, de danser, de chanter, de faire de la moto ou de la bicyclette. Et si elles contreviennent aux règles, elles courent le risque d’être violées pour que leur soient à jamais closes les portes du paradis. C’est entendu : dans de nombreuses sociétés, des inégalités flagrantes persistent, et cela ne fait qu’accentuer la pertinence des deux textes présentés dans cette Déclaration des Droits des Femmes illustrée.
« La discrimination à l’égard des femmes, du fait qu’elle nie ou limite l’égalité des droits de la femme avec l’homme, est fondamentalement injuste et constitue une atteinte à la dignité humaine. » Pétri de bon sens, l’article I de la Convention de l’ONU n’en est pas moins, circonstanciellement, resté lettre morte. L’exemple iranien n’est en effet que la brindille qui cache la sapinière. La jeune militante Malala Yousafzai a été menacée de mort et contrainte de fuir le Pakistan parce qu’elle se battait depuis des années pour que les filles de son pays puissent aller à l’école. Le féminicide s’invite régulièrement dans les actualités médiatiques. L’ancienne Ministre de la Santé Marisol Touraine annonce même que « les violences faites aux femmes n’épargnent aucun milieu, aucun territoire, aucune génération ». « Partout, elles perpétuent les inégalités et la domination. »
La Déclaration des Droits des Femmes illustrée effeuille l’iniquité à travers ses dimensions économiques, juridiques, sociales, conjugales, historiques… Riche d’une collection de citations, elle exprime à travers la voix d’activistes, chercheurs, philosophes, hommes politiques ou auteurs les multiples facettes des inégalités de genre. Toni Morrisson prévient : « L’ennemi ce ne sont pas les hommes. L’ennemi, c’est le concept du patriarcat. Le concept du patriarcat en tant que moyen de régir le monde ou de faire les choses. » Élisabeth Badinter ajoute dans Le Conflit, la femme et la mère : « Le retour en force du naturalisme, remettant à l’honneur le concept bien usé d’instinct maternel et faisant l’éloge du masochisme et du sacrifice féminins, constitue le pire danger pour l’émancipation des femmes et l’égalité des sexes. »
Anne Bouillon, à travers ses commentaires contextuels et analytiques, met en exergue les avancées légales tout en soulignant les disparités persistantes, notamment en termes de salaire et de représentation politique. Elle souligne le besoin de questionner non seulement les structures légales mais aussi les constructions sociales et culturelles qui perpétuent l’inégalité. En 1872, Victor Hugo regrettait que la femme soit une esclave selon la réalité et une mineure selon la loi. En son temps, George Sand rappelait que le remède aux injustices sanglantes et aux misères sans fin tenait à la liberté de rompre et de reformer l’union conjugale. Depuis le Code civil napoléonien, du chemin a été parcouru, mais les différences n’ont pas été complètement gommées pour autant.
Peut-on vraiment jeter aux oubliettes les déclarations de Friedrich Engels sur l’esclavage domestique ? « La société moderne est une masse qui se compose exclusivement de familles conjugales, comme autant de molécules. De nos jours, l’homme, dans la grande majorité des cas, doit être le soutien de la famille et doit la nourrir, au moins dans les classes possédantes ; et ceci lui donne une autorité souveraine qu’aucun privilège juridique n’a besoin d’appuyer. » En présentant et commentant les textes de l’ONU et d’Olympe de Gouges, Anne Bouillon démontre que les problèmes d’hier produisent encore leurs effets aujourd’hui, de manière plus discrète mais non moins controversée.
La reconnaissance du travail comme vecteur d’émancipation est soulignée par Simone de Beauvoir : « C’est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle. » Cette assertion résonne particulièrement dans le contexte actuel de lutte pour l’autonomie financière des femmes. Olympe de Gouges, dans sa Déclaration, rappelle que tous les citoyens, quel que soit leur genre, doivent pareillement concourir à l’élaboration des lois, qui n’est autre que l’expression de la volonté générale. Il a pourtant fallu attendre avril 1944 pour que les femmes deviennent électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes. Les portes de la magistrature leur ont été quant à elles timidement ouvertes… en 1946.
Angela Davis, Mahatma Gandhi, Judith Butler, Emmeline Pankhurst, Arthur Rimbaud, Benoîte Groult, Montesquieu, Hillary Clinton : tous ont, épisodiquement ou sur la durée, évoqué le sort des femmes. Anne Bouillon les convie dans sa Déclaration des Droits des Femmes illustrée. Tandis que l’auteure rappelle qu’en 2021, sur six millions de personnes en situation d’exploitation sexuelle commerciale forcée, cinq étaient des femmes et des filles, leurs déclarations viennent corroborer et expliciter les enjeux entourant plus globalement la condition féminine. Forcément, en la matière, le livre ne pouvait passer sous silence le combat de Simone Veil concernant l’avortement et sa légalisation. On retrouve ainsi une déclaration devenue célèbre, lorsque la députée s’exprime devant l’Assemblée nationale pour promouvoir sa loi.
Testament de résilience et de lutte, cette Déclaration des Droits des femmes illustrée rend compte des combats passés et actuels. Il se range sans rougir parmi la littérature féministe francophone et accompagnera utilement quiconque aspire à comprendre l’histoire des droits des femmes et les défis qui jalonnent leur quête d’égalité.
R.P.

Déclaration des Droits des femmes illustrée, Anne Bouillon – EPA, février 2024, 144 pages

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