Le Convoi : la frontière des sentiments

Les éditions Dupuis publient en version intégrale Le Convoi, de Denis Lapière et Eduard Torrents. Le récit retrace l’histoire d’une famille déchirée par la guerre civile espagnole, et reconstituée plusieurs décennies plus tard, au chevet d’une femme dont les secrets éclatent au grand jour.

Les cœurs battent au rythme effréné des détonations qui déchirent le ciel de Catalogne. L’horizon s’embrase, peignant au rouge du socialisme les maigres espoirs d’une terre jadis nourrie de chants et de danses. Les avions fascistes, en cheville avec le franquisme, sèment la désolation, ne laissant derrière eux que cendres et larmes. Dans la ville, c’est l’exode, une marée humaine se dirige vers le nord, vers l’inconnu ; elle s’entasse à la frontière française, portant sur ses épaules le poids d’une vie réduite en poussière.

Une ligne imaginaire tracée par des hommes, et de l’autre côté, un sanctuaire de paix, tant convoité. Mais à peine Angelita et les siens ont franchi cette limite que l’accueil escompté se mue déjà en épreuve. La fillette, dix ans, échoue avec sa mère sur les plages de la Méditerranée. Ce qui s’apparentait auparavant à un théâtre de joies estivales devient le lit d’une détresse incommensurable. Sans ressource, sans abri, les familles de réfugiés s’entassent, partageant le même sol froid et inhospitalier, la même faim, le même désarroi. La nuit, dans un ballet de silhouettes fantomatiques, ces mêmes personnes, démunies, profitent de l’obscurité pour répondre aux besoins de la nature dans l’immensité salée qui constitue désormais leur unique horizon. 

Un autre drame se joue, discret mais non moins cruel. Certaines femmes, épuisées par le désespoir, se voient contraintes d’offrir l’ultime parcelle d’elles-mêmes en échange de faveurs, de nourriture, de quoi survivre un jour de plus. Des ombres se meuvent sous la lune, répondant à un commerce de chair et de douleur. Les tirailleurs sénégalais, eux-mêmes arrachés à leur terre natale, deviennent les acteurs de circonstance de cette tragédie humaine. La guerre est un monstre insatiable qui ne se contente pas d’engloutir les terres d’Espagne. Elle est partout en Europe et égrène ses malédictions sur les vies de ceux qui cherchent refuge loin de leurs foyers. Le père d’Angelita a été expédié dans un camp de concentration nazi, où l’humanité semble avoir rendu son dernier souffle. Parmi les réfugiés espagnols, hommes, femmes et enfants sont ainsi séparés par un gouffre d’horreurs insupportables.

Une famille face à la guerre

Ce drame familial et historique forme l’un des deux poumons narratifs du Convoi. Par bribe et sous forme de flashbacks, Denis Lapière et Eduard Torrents exposent les raisons pour lesquelles Manuel, Julia et leur fille Angelita ont quitté l’Espagne précipitamment, et les conditions dans lesquelles ils ont été accueillis en France, par des autorités manifestement dépassées et peu concernées par leur sort. Cet instantané de guerre crée les substrats dans lesquels vont se former les replis du temps. Manuel porte les stigmates d’un exil forcé, trouve refuge en Belgique et se tient éloigné des siens. Le silence est son premier abri, une forteresse bâtie sur les ruines du passé, jusqu’au jour où le besoin de renouer avec ce qui a été arraché ne devienne impérieux. Trop pour ne pas y céder.

C’est le second sous-élément de cette intégrale. À Barcelone s’organisent des retrouvailles épisodiques, et inavouables, pendant qu’Angelita grandit dans l’ombre d’un mensonge tissé de silences et d’absences. Les explications psycho-familiales de Manuel et Julia, la manière dont les événements historiques ont pesé sur le cours de leur vie, les sensibilités mises à nu font la sève de la seconde moitié du Convoi. C’est un peu comme si Barcelone était devenu un espace hors du temps où s’exprime un amour impossible, comme si de ses cicatrices refermées, celles d’une famille déchirée par les choix et les circonstances, naissaient de nouveaux sentiments, spontanés mais entravés.

Denis Lapière et Eduard Torrents parviennent à un équilibre idoine. Ils livrent un témoignage de guerre souvent glaçant et y incorporent, avec une parfaite maîtrise, un drame familial, des reliefs psychologiques et sentimentaux, ainsi qu’un regard compassionnel sur la nature humaine et ses failles. Car si celles des officiers français humiliant les réfugiés espagnols lors de la distribution de denrées alimentaires s’avèrent impardonnables, celles de deux amants réunis dans la clandestinité, après une séparation imposée par la guerre et ses aléas, débordent d’humanité et de justesse.   

J.F.


Le Convoi, Denis Lapière et Eduard Torrents – Dupuis, mars 2024, 136 pages

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