Le Combat d’Henry Fleming : la guerre des mythes

Steve Cuzor s’empare de l’œuvre de Stephen Crane The Red Badge of Courage et en tire l’adaptation graphique Le Combat d’Henry Fleming, paru dans la collection « Aire Libre » des éditions Dupuis. On y suit l’histoire d’Henry Fleming, jeune soldat en quête identitaire pendant la Guerre civile américaine. L’album réinterprète avec habileté les thèmes universels du roman original, posant un regard critique sur les conflits armés et leurs conséquences.

Adaptation libre mais respectueuse de l’œuvre de Stephen Crane, Le Combat d’Henry Fleming se déroule dans le contexte de la Guerre civile américaineHenry Fleming est un jeune fermier devenu soldat, en transition entre deux âges et en mal d’héroïsme. « Passer son temps derrière le cul d’une mule n’a jamais fait rêver personne », plaide-t-il auprès de sa mère, juste avant de rejoindre un front quadrillé de sous-bois touffus et de plaines brumeuses. Là-bas, il reproduit les mêmes gestes que dans son ranch : il épluche des pommes de terre en attendant qu’il se passe quelque chose. N’importe quoi pourvu que ça l’extirpe d’une routine qui n’enserre et n’irrite pas que lui. 

Car la lassitude des volontaires nordistes est bien réelle. Avec une rare économie de moyens, Steve Cuzor nous fait ressentir l’impatience des troupes, qui ont le sentiment d’avoir été grugées par des récits héroïques fallacieux. Les entraînements et les manœuvres se succèdent, mais la perspective de combattre semble si lointaine qu’une simple rumeur d’offensive suffit à créer tensions et dissensions. En ce sens, Henry incarne parfaitement l’archétype du héros en quête de sens et de reconnaissance. Ses premiers doutes ne portent pas sur le bien-fondé de son engagement, mais sur la bravoure qui caractérisera, ou non, son action militaire. Et ce, dans l’épreuve : « Est-ce que le type en face est tombé ?  Est-ce qu’il va surgir du brouillard pour me sauter dessus et me couper la gorge ? Je hais ces fabricants de guerres ! Je hais leurs fusils trop longs à recharger ! »

Ce dont témoignait le roman de 1895, et que l’on retrouve abondamment ici, c’est le relativisme qu’il faut nécessairement lui associer. Les contradictions internes d’Henry apparaissent clairement, tant à la faveur de ses actes que via les questionnements qu’éventent les cartouches introspectifs du roman graphique. Le jeune soldat fuit, tente de se convaincre de la légitimité de son geste, puis revient au combat, confondant courage et témérité, voire déraison. Le portrait dressé par Stephen Crane et Steve Cuzor soulève des questions substantielles sur la nature de l’héroïsme et la recherche de sens qui animent les personnages, tantôt solidaires et empreints de camaraderie, tantôt méfiants, entre isolement et duplicité.

À travers les yeux d’Henry, Steve Cuzor nous donne à voir l’étendue de l’horreur et de l’absurdité de la guerre. L’immersion est palpable et non sans lien avec un film tel qu’Il faut sauver le soldat Ryan, où Steven Spielberg plantait sa caméra au milieu de corps meurtris, troués de balles ou laissés sans vie. Dans Le Combat d’Henry Fleming, l’accent est mis sur l’expérience sensorielle et psychologique du combat, qui conditionne les luttes intérieures des personnages. Le jeune fermier nous partage ses pensées, ses désirs d’accomplissement, sa hantise de passer pour un lâche ; il semble toutefois ignorer que c’est sur son humanité que s’indexent ses doutes et ses peurs, émotions reproduites par tous ces soldats réapparaissant soudainement sur le champ de bataille, à peine les armes remisées.

L’œuvre de Steve Cuzor se distingue par ailleurs par ses choix esthétiques affirmés, avec une utilisation monochromatique des couleurs, qui contribue à sa manière à accentuer l’impact émotionnel des combats et des moments d’introspection. Les planches exposent en sus de longues séquences quasi muettes sur les champs de bataille, où la détresse et l’urgence ne sont signifiées que par le dessin, sa composition, ses cadrages et son expressivité. Le Combat d’Henry Fleming vaut surtout pour ce qu’il dénonce et démystifie, en exposant au lecteur la réalité crue et ambiguë des conflits armés, libérés de leurs faux-semblants et de leurs promesses trahies. Car ce que l’album énonce, c’est une rencontre désespérée entre « des bêtes à sacrifier », qui se battent « comme des paysans », et « une mécanique impossible à stopper », constituée d’hommes qui « enjambent leurs morts sans ralentir ». Et cela aussi, évidemment, ça relève davantage de la croyance que de la réalité. 

J.F.


Le Combat d’Henry Fleming, Steve Cuzor – Dupuis/Aire libre, février 2024, 152 pages

Comments

Laisser un commentaire