
La comédie française, autrefois louée pour son esprit transgressif et sa capacité subtile à subvertir les normes sociales, semble désormais s’aventurer sur un chemin plus accidenté. Derrière le voile pudique du divertissement, certaines œuvres tendent à diffuser, parfois de manière insidieuse, une vision du monde réactionnaire, traversée de préjugés et de stéréotypes tenaces. Des films tels que Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? (2014), Le Grand Partage (2015) ou À bras ouverts (2017) en sont des exemples frappants. Ils interrogent, a minima, le rôle et l’impact de la comédie dans la société.
En prenant appui sur la théorie de la construction sociale de la réalité (Peter Berger et Thomas Luckmann), on pourrait appréhender ces productions comme autant d’agents actifs dans la modélisation et la typification de la perception du monde. En privilégiant certaines idéologies tout en en marginalisant d’autres, ces comédies auraient la capacité d’orienter la manière dont le public aborde des questions sociales pourtant essentielles. Ainsi, Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, au prétexte de dénoncer le racisme, se tapisse en réalité de clichés qui renforcent les préjugés qu’il prétend critiquer. Un tour de passe-passe tout sauf innocent.
Par ailleurs, et c’est le sens de la théorie de la culture de l’élite, on peut soutenir que ces films reflètent en totalité ou pour partie les opinions et perspectives des créateurs et des producteurs, reproduisant et renforçant ainsi les idéologies et valeurs des sphères économiques et culturelles dominantes. Le Grand Partage, par exemple, propose une caricature des classes sociales et des positions politiques, adoptant une vision manichéenne de la société où la solidarité est tournée en dérision et les inégalités sont banalisées.
Revenons un instant sur l’agenda setting de Maxwell McCombs et Donald Shaw. Ces chercheurs américains décrivaient comment les médias de masse portaient sur la place publique certaines questions sociales ou politiques dans l’espoir qu’elles soient commentées et débattues. Ils stipulaient que les organes de presse, en qualité de médiums, conditionnaient de manière significative l’opinion publique. Les comédies françaises dites « réac », en mettant régulièrement en exergue des thèmes de droite, influent sur l’importance accordée par le public à certaines problématiques relatives à l’immigration, le vivre-ensemble ou encore les classes sociales. Comment ne pas penser qu’un film tel qu’À bras ouverts, avec sa représentation outrée des communautés Roms, jette à larges flots de l’huile sur le feu xénophobe ?
En envisageant la culture populaire comme un terrain de lutte, tous ces films deviennent des vecteurs au sein desquels diverses valeurs et idées se confrontent. De simples comédies inoffensives, ils se font formateurs zélés des perceptions et opinions, influençant les idées des spectateurs et ayant le potentiel, probablement négligé, de renforcer ou remettre en question les normes sociales problématisées dans leur récit.
Pierre Bourdieu, dans sa théorie de la reproduction, argue que de telles pratiques contribuent à la perpétuation des structures de pouvoir et des inégalités sociales. Les comédies qui se nourrissent des lieux communs ou des visions rétrogrades du monde contribuent ainsi à une reproduction systémique, favorable au statu quo et s’érigeant en obstacle au progressisme de gauche. L’humour de droite prend pour cadre les appartements haussmanniens, pour objet les fractures sociétales et pour cible les minorités ou les pauvres. Le trait est à peine forcé.
Dans ce contexte, il apparaît crucial de reconnaître et objectiver le rôle significatif du cinéma, et en particulier de la comédie, pointe avancée du cinéma français, dans la formation de la conscience sociale. Les réalisateurs et scénaristes, bien qu’ils bénéficient d’une liberté artistique indiscutable, portent une responsabilité qui l’est tout autant. Il incombe dès lors aux critiques et au public d’adopter une approche plus critique et réfléchie, de nature à identifier et mettre en débat les représentations jugées problématiques – ceci incluant les blagues déplacées de Camping 3 (2016) ainsi que les caractérisations caricaturales des Tuche (2010) ou de Problemos (2017), pour ne citer que ces exemples.
La comédie, comme toute forme d’art, possède le pouvoir de refléter et de modeler la société. Promouvoir un discours plus inclusif et empathique, se détacher d’un cinéma non représentatif et conservateur, ne peut que contribuer positivement à la juste appréhension du monde et, in fine, à la cohésion sociale.
J.F.

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