
Comme le titre l’indique, Camille et Lise Dutilleul sont deux sœurs. Leur particularité est de vivre sous le même toit, mais chacune de son côté. À tel point qu’un mur marque la séparation…
Les deux sœurs habitent en ville, aux 3 et 3bis, Impasse des Bigorneaux. Adultes établies dans la vie, elles travaillent, Camille comme enseignante et Lise comme conseillère financière dans une banque. Elles ne sont pas bien vieilles, mais plus des gamines non plus, disons entre 35 et 45 ans. Bien qu’entourées d’ami.e.s, aucune des deux ne semble engagée dans une histoire sentimentale. Un point révélateur de leur situation, puisqu’elles vivent dans la même maison depuis toujours, y ont connu une enfance « normale », mais restent campées sur leurs positions, chacune à critiquer ce que fait l’autre et à s’énerver rapidement aux rares occasions où elles se croisent. Ce fragile équilibre va trouver ses limites le jour où elles apprennent que leur propriétaire commun veut vendre la maison, leur proposant deux solutions, conformément à ce que prévoit la loi en pareil cas : évacuer les lieux dans un délai de six mois ou bien se porter acheteuses, puisque leur statut de locataires leur donne la priorité, du moins si elles parviennent à payer la somme demandée.
Le mur de Bretagne
Apparaît donc un premier détail qui manque un peu de crédibilité : Camille et Lise sont locataires et non propriétaires. À partir de là, les points qui font défaut s’accumulent. Comment peut-on ériger le mur qui sépare les deux parties de la maison (intérieur compris) lorsque l’on est locataires ? Et puis surtout, que s’est-il passé pour que les deux sœurs en arrivent là ? Bien entendu, il faudrait alors raconter non seulement une mais deux vies bien plus en détail que ce que ne fait cette BD, car le scénario se contente de revenir à un moment sur l’enfance de Camille et Lise, alors que tout se passait bien. Certains éléments font quand même sentir comment leur relation a pu se dégrader. En effet, Camille est l’aînée et Lise a eu du mal à trouver sa place par rapport à elle, devant en particulier sacrifier sa passion pour le ballon rond. Soit dit au passage, de cet intérêt, les quelques détails qui émaillent les 72 pages de l’album sont aussi rares qu’insignifiants. Dans le même ordre d’idées, outre quelques clichés sur leur métier respectif (en particulier sur les enseignants), les caractères des deux sœurs ne sont qu’esquissés, l’aînée accumulant des instruments de musique, la cadette tentant comme par hasard de faire de la méditation quand sa sœur teste un instrument particulièrement bruyant, vague écho du gaffophone que tous les bédéphiles connaissent bien. Autant dire qu’en termes d’humour, il faut ici se contenter du potentiel d’opposition entre les deux sœurs qui ne va pas bien loin. En effet, le mur laisse entendre dans un premier temps que toute communication serait coupée. Il n’en est rien, car les deux sœurs aiment se chercher régulièrement, entretenant leurs différends assez mesquins comme si cela constituait leur principale motivation dans la vie. Il est vrai qu’elles peuvent considérer leur position comme un véritable échec, symbolique de leur incapacité à construire quelque chose d’épanouissant. D’ailleurs, elles prennent leurs amis à témoin de leurs querelles et on sent que si elles ne réagissent pas rapidement, vaille que vaille, elles continueront de cohabiter et finiront vieilles filles (elles habitent une impasse).
Un potentiel inexploité
L’initiative de l’album revient à Isabelle Sivan, qui en a conçu le scénario à l’intention de Bruno Duhamel, avec qui elle avait déjà travaillé, notamment pour Le Voyage d’Abel (2014). Visiblement, l’histoire est prévue avant tout pour son potentiel de mise en scène qui permet de montrer la progression de l’action des deux côtés de façon simultanée, avec ses effets d’écho. Malgré un aspect amusant, l’ensemble se contente d’illustrer les évolutions de la guéguerre que les deux sœurs se livrent, avec l’obligation de trouver un accord assez rapidement. Cette intervention d’un élément extérieur est renforcée par les pérégrinations d’un chat qui se moque bien des questions territoriales. Bref, on reste du côté de la comédie qu’on suit en se rappelant tout ce qu’on connaît à titre personnel des tensions familiales, aussi nombreuses que variées. Le dessin est à l’avenant, propre mais pas trop fouillé, d’une bonne lisibilité, privilégiant des cases de grandes tailles pour mettre en valeur les décors avec notamment une très belle palette de couleurs, sans accorder le même soin aux personnages. Alors que le dessinateur aime les personnages jusqu’au-boutistes et aux caractères forts (voir notamment Le Retour, 2017), il se met au diapason d’une œuvre destinée à un public large. Deux sœurs est donc une BD agréable, qui se lit rapidement, mais qui manque de profondeur. Son potentiel dramatique remisé au rang des sous-entendus cède le pas aux effets de mise en scène qui, eux, sont bien mis en valeur par le dessin de Bruno Duhamel.
Laurent Gallard

Deux sœurs, Isabelle Sivan et Bruno Duhamel – Bamboo, janvier 2024, 72 pages

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