
Avec Le Grand Large, l’auteur et illustrateur liégeois Jean Cremers érige la survie en mer en complément de la quête de soi. Léonie, sa jeune héroïne, cédant devant l’insistance de ses parents, embarque malgré elle sur un petit canoë et se frotte aux adversités de la vie.
Le récit s’ouvre sur une scène poignante où Léonie, le personnage principal, fait (déjà) face à son destin. Ses parents l’encouragent à partir et prendre la mer dans une petite barque malgré une tempête imminente. Sans en énoncer les raisons, Jean Cremers laisse entendre que l’océan est le seul horizon possible pour cette jeune héroïne caractérisée par une infirmité physique (elle porte une prothèse remédiant à une malformation congénitale sur un membre supérieur).
L’eau, omniprésente dans le récit, devient rapidement une métaphore de la vie. Les flots de l’océan représentent avant l’heure les nombreuses épreuves que Léonie va affronter. Les moments de calme et de silence, s’étendant parfois le temps de plusieurs planches muettes, contribuent au rythme narratif, aux respirations scénaristiques, mais renforcent surtout l’impact des moments de violence et de conflit, qui reflètent les obstacles de la vie.
En compagnie de Balthazar, acolyte muet qu’elle a repêché au début de l’histoire, Léonie va affronter un monde impitoyable empreint d’égoïsme et de violence. Le vol, l’exploitation des enfants, les privations, les mers polluées, les agressions soulignent la fragilité de leur existence.
Agathe, une navigatrice insoumise et solitaire, souffrant d’amnésie, va cependant leur apporter un précieux soutien, tout en accentuant par sa présence la dimension émotionnelle du récit. Leurs trajectoires s’appréhendent alors en écho les unes des autres et c’est ensemble qu’ils vont converger vers un obstacle de poids : Marc, nouveau leader d’une bande de malfrats officiant sur les mers.
Les moments de tension s’intensifient. Léonie et Balthazar comprennent que Marc et ses « rafleurs » (des voleurs) se livrent à toutes sortes de trafics, dont certains impliquent des enfants. Le Grand Large tient davantage du piège que du refuge. Dans un environnement sans attache (les rivages demeurent introuvables), la loi du plus fort et l’instinct de prédation l’emportent.
Mais l’essentiel est probablement ailleurs : Agathe questionne Léonie sur la valeur qu’elle accorde aux autres, quand la jeune héroïne est de son côté mue par un puissant sentiment d’injustice. Dans ce monde hostile, chacun cherche à trouver sa place, dans une sorte de fuite en avant (Agathe refuse obstinément de s’enraciner sur terre) ou en questionnant son existence (chose qu’entreprend régulièrement Léonie).
Avec justesse et à l’aide de personnages physiquement ou cognitivement diminués, Le Grand Large déroule un récit plus complexe et profond qu’il n’y paraît, qui explore des thèmes universels tels que la quête de soi, l’entraide ou la résilience. Les flottements ne sont pas seulement narratifs ; ils sont avant tout existentiels. En plus de découvrir les aléas de l’océan au cours d’une traversée éprouvante, Léonie, Balthazar et Agathe vont lever le voile sur leur véritable nature, sur leurs aspirations et sur le sens qu’ils donnent à ce et ceux qui les entourent.
Astucieux, Jean Cremers le met en branle plus qu’il ne le raconte.
J.F.

Le Grand Large, Jean Cremers – Glénat, janvier 2024, 248 pages

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