Pour l’amour de Monna Lisa : de haut vol

Le vol de La Joconde, perpétré au Louvre en 1911, est une histoire qui mêle racisme, désaccords internes au musée, suspicion envers des artistes renommés et mystère quant aux véritables intentions du coupable, le vitrier italien Vincenzo Peruggia. Dans Pour l’amour de Monna Lisa, Marco Rizzo et Lelio Bonaccorso exposent les contours de cette célèbre affaire.

Marco Rizzo et Lelio Bonaccorso donnent au vol de La Joconde un contexte. Peu avant son larcin, l’ouvrier italien Vincenzo Peruggia brise une vitrine de piètre qualité. Sermonné par son supérieur, le peu affable Gobier, il n’échappe aux injures racistes qu’en raison de l’intervention du directeur du musée, Théophile Homolle, qui, bienveillant, argue que le Louvre est assuré contre ce type d’incidents.  

Ce différend révèle un aspect sombre de l’époque : la xénophobie envers les immigrés, qu’ils viennent d’Europe ou d’ailleurs. Vincenzo Peruggia et son collègue noir, Jacques, sont ainsi considérés avec mépris, victimes de quolibets et de stéréotypes. Le vitrier italien a beau rappeler qu’une grande partie des œuvres du Louvre sont originaires d’Italie, rien n’y fait : les individus de la trempe de Gobier semblent avoir pour mantra l’ethnocentrisme et la supériorité raciale.

Au début du XXe siècle, la société française regarde d’un œil suspicieux les étrangers. Le massacre d’Aigues-Mortes a eu lieu quelques années plus tôt, en 1893. Vincenzo Peruggia est chaque jour confronté à une hostilité latente qui lui renvoie son altérité en plein visage. Mais l’électrochoc se produit, dans le récit de Marco Rizzo et Lelio Bonaccorso, au moment de sa rencontre avec Elisa, une jeune Italienne dont il s’éprend aussitôt. Obsédé par cette femme qu’il n’a pourtant aperçue que deux fois, Vincenzo se répète son nom en boucle, comme une ritournelle, dans sa tête. 

Est-ce par une forme d’amalgame entre Mon(n)a Lisa et Elisa que le vitrier décide de passer à l’acte et de s’emparer de La Joconde ? À l’époque, l’œuvre n’est pas aussi célèbre qu’aujourd’hui, et c’est d’ailleurs sa disparition qui va considérablement en renforcer l’aura. La police dirige rapidement ses soupçons vers le peintre Pablo Picasso et le poète Apollinaire, mais l’enquête, qui n’offre rien de concret, aboutit à un non-lieu. Le directeur du musée du Louvre est toutefois relevé de ses fonctions, et Vincenzo Peruggia va cacher le tableau sous son lit pendant deux longues années, avant de chercher à le restituer aux musées italiens.

Pour l’employé du Louvre, le retour de La Joconde de l’autre côté des Alpes contribue à réparer une injustice. La vénalité n’est probablement pas le principal motif de son méfait. Le vitrier ignore que le tableau de Léonard de Vinci avait été enregistré dans le patrimoine français dès le 17e siècle, devenant une pièce majeure des collections royales en 1625. Orgueil, romance, équité : plusieurs facteurs semblent expliquer son geste, et tous trouvent leur place dans ce très élégant album, aux généreux aplats beiges.

Pour l’amour de Monna Lisa revient en appendice sur les multiples détournements de La Joconde, par des artistes tels que Marcel Duchamp, Salvador Dali ou Banksy. En plus de mettre en vignettes le vol perpétré en 1911, il révèle les tensions raciales de l’époque et l’histoire, aussi complexe que fascinante, d’un tableau dont la popularité et l’estime se sont accentuées au fil du temps. Et cela, on le doit en partie à Vincenzo Peruggia.

J.F.


Pour l’amour de Monna Lisa, Marco Rizzo et Lelio Bonaccorso  –

Steinkis, janvier 2024, 109 pages

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