Pill Hill, l’existence en pointillé 

Dans Pill Hill, Nicholas Breutzman met en vignettes un père de famille au seuil de l’implosion. Ce récit partiellement autobiographique se penche sur les familles dysfonctionnelles, la polytoxicomanie, les responsabilités parentales ou encore les services états-uniens d’aide à l’enfance, tout en y greffant une enquête saugrenue sur… un colleur de chewing-gums. 

La relation père-fils forme le cœur battant de Pill Hill. Après une rupture en certains points douloureuse, un homme doit, comme des millions d’autres, élever seul ses enfants, une semaine sur deux. Cette situation devenue banale l’est toutefois moins dans le récit de Nicholas Breutzman et ce, pour deux raisons au moins : d’une part, Drake et Henry vivent la moitié du temps avec une mère démissionnaire qui se double d’une toxicomane désargentée et, d’autre part, Drake n’est pas le fils biologique de celui qu’il appelle depuis sa plus tendre enfance « papa ». 

Ce père incomplet, qui découvre sur le tard les applications de rencontre, se décrit lui-même en des termes peu flatteurs. Comme tous les hommes séparés, il aurait un regard inquiétant à la Steve Buscemi et une haleine à réveiller les morts. Il se trouve surtout en équilibre instable sur la corde raide. Il peine à supporter son existence fragmentée et tue le temps en enquêtant, de manière obsessionnelle, sur le colleur de chewing-gums qui œuvre dans un parc public sis non loin de son domicile. Cette affaire absurde le prive parfois de sommeil, l’entraîne dans un effort de documentation insensé et le pousse même à acquérir une caméra de chasse, grâce à laquelle il espère lever le voile sur l’identité du coupable.

Cette quête étrange est un fil d’Ariane qui nous rappellera notamment que les soldats américains ont popularisé le chewing-gum aux quatre coins du monde pendant la Seconde guerre mondiale et que ces gommes à mâcher hautement transformées constituent un fléau en matière de propreté publique, comme en témoignent les vaines tentatives du maire La Guardia de mettre un terme aux (coûteuses) incivilités qu’elles ont occasionnées à New York. Le protagoniste de Nicholas Breutzman doit cependant mettre son enquête entre parenthèses pour régler des problèmes autrement plus importants. 

Tout indique en effet que Drake et Henry sont en danger chez leur mère. Parfois laissés seuls et sans nourriture, ils assistent, impuissants, à la déchéance d’une femme bipolaire, en crise(s), toxicomane, brutalisée par son nouveau compagnon, et bientôt contrainte de se prostituer pour avoir de quoi acheter ses doses. Leur père tente à plusieurs reprises, et après mûre réflexion, d’alerter les autorités compétentes. Il se sent responsable, presque coupable, et en proie à toutes les incertitudes induites par une telle situation. Mais il fait face à un mur d’incompréhension, maçonné avec les briques rigides et imposantes des lois et des incapacités institutionnelles.

Que faire quand on risque de perdre son droit de garde en cherchant à préserver ses enfants du chaos ? Quelle est la meilleure attitude à adopter face à l’inanité des règles et le besoin impérieux d’agir en père de famille ? Avec beaucoup de sensibilité, Pill Hill se tapisse de ces questions complexes, dénuées de réponses satisfaisantes. En s’enfonçant dans la drogue, la mère perd tout contact avec la réalité : elle cambriole ceux qui s’emploient à lui venir en aide, elle manipule ses enfants et son ex-conjoint, elle expose ses proches au danger. Certains événements passés étaient à cet égard programmatiques. Des épisodes épars, auxquels on n’accorde qu’une attention lâche, et qui, une fois rassemblés, forment un ensemble encombrant dont on ne sait que faire.

Si le fond se teinte d’urgence et de douleur, Nicholas Breutzman manie en clerc l’expression graphique. Du noir et blanc crayonné en alternance avec des codes trichromatiques. Des moments d’introspection où les reliefs psychologiques apparaissent de manière crue(lle). Tantôt c’est un serpent qui cherche à enserrer et asphyxier notre protagoniste, tantôt c’est un spectre qui vient le hanter. Tout est mis en place pour rendre cette réalité, si abrupte, tangible. Le doute, la peur, l’impuissance, la culpabilité finissent par se confondre. L’étau se resserre autour d’une famille déchirée, condamnée à la dysfonction et au désordre. Et le parti pris narratif place le lecteur dans une situation inconfortable : un observateur inactif, scrutant avec gêne le désastre en train d’avoir lieu.    

L’humour surgit toutefois par moments pour alléger le ton de l’album. Parmi les personnages secondaires les plus marquants, il y a cet homme ordinaire adepte des théories du complot, soumettant ses interlocuteurs (dont notre protagoniste) à des tests pour déterminer leur capacité, ou non, à discerner les reptiliens. C’est ce voisin auquel on ne prête pas vraiment attention, avenant mais légèrement fêlé, prêt à gober n’importe quoi pourvu que ça réponde de manière simpliste aux questions qu’il se pose, ou que ça lui apporte une quelconque importance en vertu d’une originalité à peu de frais.

Pill Hill navigue ainsi entre l’humour et la tragédie. Nicholas Breutzman évoque de nombreux sujets universels à partir d’une tranche de vie finement scénarisée. L’amour est le pendant de la posture protectrice, la résilience celui des drames familiaux et des épreuves de la vie. Cela fait non seulement sens, mais aussi effet. Et c’est le signe d’un roman graphique de grande qualité. 

J.F.


Pill Hill, Nicholas Breutzman – Delcourt, novembre 2023, 256 pages 


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