Le Voyage de Shuna, Miyazaki avant Miyazaki

Avant de connaître le succès avec ses longs métrages d’animation, Hayao Miyazaki s’est essayé, parmi d’autres choses, au récit illustré. Si Le Voyage de Shuna préfigure à certains égards son œuvre cinématographique, on ne peut l’y réduire. Ce récit de grande qualité se suffit en effet amplement à lui-même.

Publié en 1983, Le Voyage de Shuna se situe à un moment charnière dans la carrière de Miyazaki, entre la réalisation de Nausicaä de la Vallée du Vent, qui en partage certains codes, et le développement du Studio Ghibli. Faisant l’économie des bulles au profit d’une narration écrite, recourant aux couleurs douces et poétiques de l’aquarelle, ce récit illustré constitue un laboratoire d’idées pour un auteur encore en maturation, annonciateur des grands thèmes et motifs qui deviendront récurrents dans ses films ultérieurs. La dimension écologique, les réflexions sur la nature humaine, l’empouvoirment d’un jeune protagoniste, ses méditations intérieures se retrouveront en effet au cœur de son œuvre, notamment dans Princesse Mononoké (1997) ou Le Voyage de Chihiro (2001).

Le Voyage de Shuna raconte l’odyssée d’un jeune prince en quête de graines magiques pour sauver son peuple de la famine. Son périple, entamé contre l’avis des aînés, est jalonné de rencontres et de péripéties. Il le conduit à travers un monde cruel, où il croisera vestiges civilisationnels et vampires mangeuses d’hommes, mais surtout Thea et sa sœur, de jeunes filles courageuses réduites en esclavage. Car en plus de se pencher sur les écosystèmes et les affects humains, Hayao Miyazaki façonne des lieux foisonnants d’imagination, détenteurs d’une réalité propre, et il y place toutes sortes d’enjeux, de l’esclavagisme aux quêtes identitaires. Les questionnements sur la destinée, le sacrifice, la mémoire et le passage du temps sont omniprésents, tandis que la nature apparaît quant à elle nourricière mais indomptable.

Les personnages de Miyazaki campent des archétypes, ou des idéaux. Shuna représente la jeunesse, l’espoir, mais aussi l’innocence face à la dureté du monde ; il évolue au fil de son voyage, jusqu’à atteindre une maturité empreinte de mélancolie. Thea, de son côté, symbolise la résilience et la force morale ; elle se heurte à la traite d’êtres humains, organisée à des fins mercantiles par des individus manifestement dépourvus de tout scrupule. Les antagonistes du Voyage de Shuna illustrent tous divers aspects de la corruption et de la cupidité, dans une reproduction du monomythe de Joseph Campbell qui s’imprègne des spécificités culturelles nippones – esthétique, architecture, place de la nature, valeurs morales, spiritualité, créatures folkloriques… Dans le même ordre d’idées, les régions que le jeune héros traverse incarnent les différentes facettes d’un monde complexe et souvent hostile.

Le Voyage de Shuna s’articule autour d’une quête initiatique, une structure certes classique mais efficacement renouvelée par l’auteur. L’alternance entre les séquences contemplatives et les moments dramatiques crée un rythme narratif parfaitement équilibré, utile à la densité émotionnelle de l’histoire. Hayao Miyazaki n’a nullement besoin d’une avalanche de dialogues ou de commentaires explicatifs ; c’est la narration visuelle qui opère en première intention. Les paysages sont dessinés avec une attention minutieuse et la mise en scène, par ses cadrages et sa dynamique, renforce les émotions et les motivations dont les protagonistes s’avèrent porteurs.

Au-delà de l’analyse primaire (récit initiatique, pérennité de la communauté, enjeux environnementaux), Le Voyage de Shuna invite à une réflexion plus profonde sur la transmission intergénérationnelle et l’acceptation de la finitude. Hayao Miyazaki aborde ces sujets avec une sensibilité qui touche à l’universel, tout en conservant une spécificité culturelle forte. Les êtres divins, l’héritage de Shuna ou la réinterprétation de son périple comme une quête de sens pourraient tous faire l’objet d’une lecture circonstanciée. De sa vallée creusée par les glaciers aux céréales dorées qui font onduler les plaines, Shuna s’expose à de nombreuses épreuves, évidemment formatrices, résultant d’un désir de quiétude et d’humilité (il apprend à travailler la terre).

Il est fréquent de réduire Le Voyage de Shuna à une simple préfiguration des films de Miyazaki, en négligeant sa valeur intrinsèque. Cette œuvre, qui s’inspire du conte tibétain Le Prince qui fut changé en chien, est souvent appréhendée comme une sorte de brouillon de ses longs métrages ultérieurs, alors qu’elle donne en réalité à voir un univers narratif et esthétique riche et pleinement autonome. Elle renferme des subtilités souvent ignorées, à l’instar de cette approche critique de la notion de destin. Hayao Miyazaki y interroge en effet l’idée préconçue selon laquelle le destin serait immuable, suggérant à travers le parcours de Shuna que les choix et les actions individuelles ont le pouvoir de le remodeler. En cela, ce récit, d’une grande justesse, possède une dimension existentialiste affirmée, qu’il serait dommage de méjuger.

J.F.


Le Voyage de Shuna, Hayao Miyazaki – Sarbacane, novembre 2023, 160 pages


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Une réponse à « Le Voyage de Shuna, Miyazaki avant Miyazaki »

  1. Avatar de Au-delà des contrées du crépuscule, nouvel artbook d’Olivier Ledroit – RadiKult'

    […] fantastique aux comics en passant par les artistes contemporains (on songe notamment à Hayao Miyazaki, Milo Manara ou John Howe, qui s’est distingué pour son travail autour de et dans Le […]

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