Sens dessus dessous : logiques ébranlées

Avec son œuvre Sens dessus dessous, l’école du monde à l’envers, l’écrivain et journaliste uruguayen Eduardo Galeano dresse un portrait sans concession de nos sociétés capitalistiques contemporaines. Des enjeux écologiques aux questions de criminalité ou de pauvreté, cet essai offre une lecture multidimensionnelle des dysfonctionnements partout à l’œuvre depuis l’avènement d’économies de marché largement dérégulées. Les illustrations inspirées du caricaturiste mexicain José Guadalupe Posada agrémentent un propos en tout point alarmant.

Dans nos sociétés, et depuis des décennies, des paradoxes civilisationnels dévoilent les fissures et contradictions d’un monde qui semble légitimer et consolider la loi du plus fort. C’est en effet le premier constat qui ressort de l’ouvrage Sens dessus dessous. Eduardo Galeano fait état d’institutions, notamment financières et internationales, adoptant des comportements de prédation (coercition, spoliation) pour lesquels des individus courraient le risque d’une condamnation judiciaire. L’exemple du FMI est à ce titre éloquent : en bailleur de fonds, tel un marionnettiste, il tire les ficelles de nations endettées et désormais soumises à son bon vouloir, les peuples devenant malgré eux les acteurs d’une tragédie économique sans fin. Les Grecs ne diront certainement pas le contraire.

De par ses origines, l’essayiste uruguayen possède un tropisme affirmé pour l’Amérique latine. Il raconte les dessous d’une jeunesse dorée élevée dans une bulle d’opulence, qui se meut volontiers au cœur des métropoles européennes alors qu’elle accepte, en parallèle, d’évoluer hors du temps et de l’espace public sur ses propres terres. C’est une génération, notamment au Brésil, capable d’agresser ou incendier un mendiant simplement pour se divertir, laissant éclater une haine primaire motivée par le mépris de classe. Elle passe l’essentiel de son existence dans des quartiers cossus et sécurisés, à l’abri du tumulte engendré par la pauvreté et la déshérence, dont elle se fait une image probablement faussée par les discours méritocratiques.   

À l’opposé, on retrouve les familles paupérisées, dont les enfants se voient parfois contraints de travailler pour subvenir à leurs besoins. Les classes moyennes, elles, naviguent tant bien que mal dans la tempête, hantées par la crainte de perdre le peu qu’elles possèdent. Dans une valse désordonnée où la compétition sociale prévaut sans règles équitables, le monde semble se moquer comme d’une guigne de la justice. Sans ambages, Eduardo Galeano en radiographie tous les travers, de l’ascension fulgurante d’entreprises à l’empreinte écologique désastreuse jusqu’à la publicité omniprésente, arme de séduction massive promouvant des chimères matérielles souvent hors de portée du consommateur lambda.

La série de textes présentement rassemblés permet de prendre la pleine mesure d’un consumérisme à crédit qui, loin d’endiguer la violence, la propage au contraire sous une forme plus insidieuse et tout aussi destructrice. Dans le même temps, les théories économiques de Herbert Spencer, prônant un État dont le rôle serait réduit à sa portion congrue, résonnent étrangement, la dérégulation ne profitant qu’à quelques-uns au détriment de beaucoup. Pour maintenir un semblant d’ordre, mais surtout pour rassurer les détenteurs de capitaux, Rudolph Giuliani a décidé d’appliquer une politique de tolérance zéro en matière de criminalité à New York. Ce modèle, depuis imité un peu partout, produit des chiffres en trompe-l’œil : la criminalité est en baisse – bien que l’économiste Steven Levitt l’impute principalement à l’avortement, dans le cas américain –, mais les plaintes contre les policiers augmentent dangereusement.

Sens dessus dessous, ce sont aussi des stéréotypes qui ont la peau dure. D’aucuns taxeront volontiers l’étranger, surtout s’il est noir, indien ou arabo-musulman, de « sale » ou de « sauvage », ignorant de ce fait que l’Église a elle-même longtemps considéré l’hygiène sous l’angle de l’hérésie, notamment durant l’Inquisition. La couleur de peau, loin d’être une simple caractéristique biologique, s’est plus généralement chargée d’un pouvoir de légitimation sociale, qui continue de conditionner nos sociétés. Les arts africains, parfois appréhendés avec circonspection, peinent ainsi à se défaire de l’ombre de l’occidentalisation culturelle. Au Brésil, la marginalisation des Noirs dans la publicité et la télévision n’est que la partie visible d’un iceberg de discrimination et d’exclusion.

L’histoire mondiale est jonchée d’exemples où les intérêts économiques prévalent sur la dignité humaine et l’intégrité des écosystèmes. Au cours de ses nombreux développements, Eduardo Galeano revient ainsi sur la corrélation entre l’augmentation du parc automobile et celle des maladies pulmonaires, sur les pratiques douteuses de Bayer en Uruguay, contraires aux normes allemandes ou états-uniennes, ou encore sur la catastrophe de Bhopal ayant impliqué l’Union Carbide en Inde (l’émanation de gaz mortels y aurait tué quelque 6600 personnes et en aurait blessées plus de 70 000).

L’industrie agro-alimentaire et la prolifération des centres commerciaux géants alimentent une culture de consommation qui érode l’identité et l’autonomie des peuples, tout en exacerbant les déséquilibres écologiques et sanitaires. La télévision ne manque pas de faire la publicité tapageuse de ce modèle consumériste aliénant, dénoncé du Supermarket Lady de Duane Hanson au Fight Club de David Fincher. Mais les pouvoirs publics ne sortent pas non plus indemnes de Sens dessus dessous. Eduardo Galeano revient sur ces « facilitateurs de paix » doublés de marchands d’armes, sur les crimes perpétrés en toute impunité par les dépositaires du pouvoir légitime au nom de la sécurité intérieure, sur les guerres de l’opium menées par la Reine Victoria ou encore sur l’affaire Iran-Contra. Un melting-pot incomplet, aussi scandaleux qu’éhonté.

Dans cette fresque en pointillés d’un monde déboussolé, seule une minorité ne semble pas avoir perdu le Nord. Une question s’impose alors avec force : sommes-nous les témoins impuissants d’une histoire qui se répète, ou des acteurs capables d’en réécrire le cours ? En énonçant faits et méfaits, en confrontant les points de vue, en allant des nouvelles technologies destructrices d’emplois aux méthodes expéditives de certains services secrets, Eduardo Galeano nous donne quelques clefs utiles pour problématiser la marche d’un monde dysfonctionnel. 

J.F.


Sens dessus dessous, l’école du monde à l’envers, Eduardo Galeano –

Lux, novembre 2023, 320 pages

Comments

Laisser un commentaire