
Après vingt années de collaboration ininterrompue, Ed Brubaker et Sean Phillips continuent de se réinventer et de nous surprendre. Leur roman graphique Night Fever s’inscrit entre Chute libre (Joel Schumacher, 1993) et Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick, 1999), mettant un homme ordinaire, Jonathan Webb, agent littéraire à la vie bien rangée, aux prises avec des pulsions insatiables, de violence et de paradis artificiels. Ses péripéties nocturnes dans un Paris aux antipodes de la « Ville Lumière » témoignent de la versatilité de la nature humaine.
On connaît Ed Brubaker et Sean Phillips pour leur travail commun sur des séries telles que Reckless ou Criminal. Il leur arrive aussi, entre deux projets, de collaborer sur des albums one shot, comme récemment avec Pulp. Cette synergie créative trouve dans Night Fever une sorte d’aboutissement.
Jonathan Webb est un agent littéraire dont l’âge avance peu à peu. Il se rêvait écrivain, il négocie les droits de tiers sans même prendre la peine de lire leurs écrits dans leur intégralité. Enferré dans une cellule familiale dont l’idéal n’est que de façade, il fait partie de ces hommes désillusionnés qui ne cessent de ronger leur frein. Ici, la stabilité est synonyme d’échec, ou à tout le moins de prison. Et il en faut peu pour que le protagoniste d’Ed Brubaker et Sean Phillips ne craque à la manière de Michael Douglas dans Chute libre (Joel Schumacher, 1993) ou des personnages du rappeur Disiz La Peste dans le morceau « J’pète les plombs » (2000).
En perdition
Pris dans une toile d’ennui et de lassitude, Jonathan va être poussé dans une spirale nocturne de péripéties déroutantes et sombres. Après avoir suivi un couple d’inconnus à une soirée clandestine, il usurpe l’identité d’un certain Griffin pour pénétrer dans un établissement entièrement anonymisé, où la sexualité a libre cours. Il observe avec fascination la faune qui s’active autour de lui, puis prend place à une table de jeu où il parie des sommes importantes qui ne lui appartiennent même pas. L’ivresse du moment semble totale. Plus tard, le même Webb rêvera de se scinder en deux, pour qu’une partie de lui-même puisse s’épanouir dans cet abîme d’insouciance tandis que l’autre poursuivrait une routine sans histoires ni passion.
Si la soirée masquée libertine et l’ambiance nocturne savamment travaillée évoquaient Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick, 1999), le point de bascule sur l’identité et les désirs refoulés renvoie volontiers à Chute libre. Notre agent littéraire va croiser la route de Rainer, viriliste et violent, qui va devenir son partenaire dans tous les mauvais coups : passages à tabac, flirts amoureux, cambriolages… Le protagoniste d’Ed Brubaker et Sean Phillips fait fi de toutes les contingences d’une existence ordinaire. Son « Ça » tient la barre, quitte à ce que le navire sombre tout entier.
Apparat graphique
C’est peu dire que le coloriste Jacob Phillips exerce son empreinte sur cette œuvre. Son utilisation des couleurs, profondes et dramatiques comme pastel, façonne l’ambiance générale du récit. La palette chromatique employée illustre parfaitement la dualité de Jonathan Webb et l’ambivalence des situations qu’il vit. Sa personnalité fragmentée, de plus en plus floue, bientôt incapable de distinguer la réalité refnienne du songe lynchien, trouve un écho idoine dans des planches soigneusement dessinées et agencées.
Le récit conduit Jonathan Webb à une série d’événements imprévisibles, mais il ne s’agit aucunement d’une dérive sans but. Toutes les actions, interdites ou insensées, s’ajustent à ses décisions et ses erreurs. Mais surtout à une volonté devenue inébranlable de se voir accorder un second souffle, plus animal et spontané. Ed Brubaker conçoit la structuration de Night Fever en clerc ; sa simplicité apparente masque les sauf-conduits d’un homme qui cherche à s’affirmer avec force et fracas. L’individu fade, exempt de toute excentricité, moyen en tout, a laissé place à un hédoniste aussi insaisissable que l’ouragan qu’il personnifie désormais.
Articulé autour des déambulations nocturnes d’un homme en perdition, Night Fever est un trésor graphique qui sonde la quête de sens et fait l’introspection désespérée de nos traintrains lénifiants, sans toutefois y apporter de réponse pleinement satisfaisante. C’est là, certainement, la quintessence de l’art : un miroir subtil et complexe tendu vers notre propre humanité, parfois écartelée entre deux aspirations contradictoires. Et une fois encore, Ed Brubaker et Sean Phillips parviennent à dynamiter le mur des apparences avec quelques grammes de poudre et des tonnes d’imagination.
J.F.

Night Fever, Ed Brubaker et Sean Phillips – Delcourt, octobre 2023, 112 pages

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