Décroche, un récit post-Bataclan

Les yeux fermés, je me souviens des éclats de la nuit du 13 novembre 2015. La lourde odeur de la poudre, les cris étouffés par le bruit des balles qui fusent, les lumières vacillantes qui cherchaient leur chemin dans le chaos. Le souvenir d’Éric est omniprésent, mon ami, mon collègue, mon compagnon d’infortune. Tout est flou à présent. Puis, il y a le silence, le vide abyssal de l’après, où les notes de musique se sont évaporées, celles du Bataclan comme celles auxquelles il m’initiait, remplacées par une symphonie aphone de douleurs et de regrets.

Je me souviens des jours qui ont suivi, marchant dans un monde de formes abstraites, sans nuances ni détails. Tout est réduit à de simples traits : les affaires d’Éric encore intactes, le bureau qui se vide doucement, Claire, présente au Carillon, me rappelant indirectement que nous étions tous, en quelque sorte, les victimes de cette nuit maudite. Mon quotidien est devenu une succession d’aplats de couleurs – le bleu de la mélancolie, le blanc du vide, le gris de la douleur, le noir de la perte, le rouge de la colère et du sang. 

Chaque son, chaque vibration de mon téléphone devient une piqûre de rappel, lancinante, dérangeante, culpabilisante. Que serait-il advenu si je n’avais pas cherché à joindre Éric cette nuit-là ? Il se dit que les terroristes visaient spécifiquement ceux dont les téléphones sonnaient. Mais la culpabilité ne s’arrête pas là ; c’est aussi celle de pouvoir continuer à vivre, à ressentir, à créer, alors qu’Éric est absent pour toujours. D’ailleurs, n’ai-je pas tourné la page un peu trop vite ? Que penserait-il de mon nouveau bureau, de mes nouveaux collègues ?

Ce que Laurent Duvoux donne à voir dans Décroche est à la fois dépouillé et intense. En choisissant de minimiser les dialogues et de simplifier les détails figuratifs, il nous plonge dans une réalité déformée, où les émotions du protagoniste, qui n’est autre que lui-même, apparaissent inversement proportionnelles au réalisme des représentations. Les visages sans traits, les décors épurés, vont au-delà du parti pris esthétique ; ils reflètent le monde intérieur de Laurent, où tout aurait été effacé par le choc et le deuil. Ce minimalisme, loin d’éloigner le lecteur, l’immerge plus profondément dans le récit, rendant d’autant plus palpable la détresse et la solitude de l’ami survivant, sain et sauf mais psychologiquement meurtri, et mû par l’incertitude. 

Décroche n’a finalement que faire de la narration linéaire classique. L’album est un cri silencieux, un hommage poignant à la fragilité de la vie et à la force de l’amitié. Laurent Duvoux parvient à traduire avec une sensibilité à fleur de peau le bouleversement, la perte et la quête de sens dans un monde qui semble avoir perdu le sien.

R.P.


Décroche, Laurent Duvoux – Robert Laffont, octobre 2023, 160 pages


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