L’automne examiné et représenté par les grands maîtres de l’estampe japonaise

Les éditions Hazan publient dans leur désormais riche collection consacrée L’Automne par les grands maîtres de l’estampe japonaise. Anne Sefrioui introduit dans un livret didactique ce motif pictural et le relie, comme à l’accoutumée, à la culture nippone et au folklore local.

L’automne est une période transitoire de la nature, mais également une séquence de contemplation esthétique et de réflexion philosophique. Ces dimensions intrinsèquement liées ne peuvent être dissociées quand il s’agit de démystifier ce motif régulièrement mis en scène par les grands maîtres de l’estampe japonaise. La saison s’exprime à travers une panoplie d’éléments – allant de la lune d’automne aux oiseaux en passant par les érables rougeoyants – et s’incarne pleinement dans le mouvement ukiyo-e, témoin des coutumes nippones et de leurs représentations.

Pour mieux appréhender la célébration de l’automne dans la culture japonaise, il n’est pas inutile de faire un détour par la poésie, et particulièrement ses formes courtes telles que le waka ou le haïku. Matsuo Bashō, par exemple, enchaîne les haïkus où la lune d’automne est non seulement un objet céleste mais une réflexion sur le caractère éphémère des choses. Ces petits poèmes mettent des mots et des images sur la saison ; ils constituent autant de commentaires que l’on pourrait associer aux estampes présentées dans ce recueil. 

Mais avant de se pencher plus avant sur ces dernières, revenons un instant sur deux moments culminants de la saison automnale. Le premier est la fête de « Tsukimi », consacrée à la contemplation de la lune d’automne. Cette célébration prend la forme d’une communion, où la pleine lune est remerciée pour la prospérité qu’elle apporte, notamment à la récolte du riz. Le second est le « momijigari », un rituel de contemplation qui célèbre le rougeoiement des feuillages. Ce ne sont pas de simples observations passives ; elles sont investies d’un poids spirituel et esthétique, un espace pour méditer sur le fugace et l’éphémère.

Naturellement, les estampes ukiyo-e, longtemps associées à la représentation de la vie urbaine et des acteurs du théâtre Kabuki, ont également contribué à façonner l’iconographie de l’automne et de son monde « flottant ». Des maîtres comme Hiroshige ont produit des œuvres où la lune, les érables et les chênes d’automne sont représentés dans leur splendeur chromatique. Le genre « fleurs et oiseaux » (kacho-ga) est également notable, puisqu’il offre des vues détaillées, souvent poétiques, sur la flore de la saison, telles que le chrysanthème et la patrinie.

L’Automne par les grands maîtres de l’estampe japonaise comprend une collection riche de représentations de la saison et de ses motifs récurrents. On y retrouve notamment Érables à Mama, au sanctuaire de Tekona et au pont Tsugi, issue de la série Cent vues célèbres d’Edo d’Utagawa Hiroshige ou Feuilles d’érable au Nouveau Palais, dont l’artiste est inconnu, toutes deux caractérisées par cette végétation brunie typique de l’automne et prenant place dans des décors naturels plus vastes, capturés en plongée. Gyôzan propose le fin et coloré Grues du Japon, chrysanthèmes et herbes d’automne dans la série Plantes et arbres, fleurs et oiseaux, tandis que Nakayama Sûgakudô, dans un style plus épuré, honore le kacho-ga avec Mésange charbonnière, feuilles d’érable et cerisier (série : Quarante-huit faucons d’après nature). Mizuno Toshikata, Katsushika Hokusai, Kawase Hasui ou encore Suzuki Harunobu sont tous bien représentés dans le coffret, que cela soit à travers une jeune fille aux chrysanthèmes, un jardin automnal, une averse au bord d’un lac ou un matin clair et frais.

On le voit, l’automne au Japon est un prétexte aux expressions artistiques les plus diverses, toutes baignées dans une profonde réflexion sur le caractère éphémère de la vie. Cela établit une trame culturelle où le passage des saisons, bien plus qu’un changement climatique, donne lieu à une expérience multidimensionnelle qui ne manque pas d’engager la philosophie, l’art et l’esprit. En ce sens, les estampes présentées et introduites par Anne Sefrioui sonnent comme un hymne à la fragilité de la vie et à la splendeur du moment présent.

J.F.


L’Automne par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Anne Sefrioui –

Hazan, septembre 2023, 118 pages

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