Pourquoi l’accouchement est-il politique ? 

Les éditions Ici-bas publient L’Accouchement est politique, de Laëtitia Negrié et Béatrice Cascales, respectivement enseignante spécialisée et psychologue. Les auteures, par ailleurs conseillères conjugales, posent un regard féminin et critique sur l’accouchement, autrefois célébré comme un rituel naturel encadré par des sages-femmes expérimentées, et aujourd’hui enserré dans les étaux de la surmédicalisation. 

Premier constat, cette transition, qui a mis les gynécologues masculins sur le devant de la scène au détriment des praticiennes traditionnelles, soulève d’ardentes questions éthiques, sociales et médicales. Dans les hôpitaux européens, une pléthore d’interventions médicales – parfois inutiles ou même dangereuses – sont pratiquées quotidiennement. Tout le propos de L’Accouchement est politique consiste précisément à y apporter un éclairage salvateur, à questionner les pratiques obstétricales contemporaines, entre technicité médicale et sensibilité féminine.

Au fil des siècles, l’accouchement est passé du domaine du privé, de l’intime et du féminin à celui du médical, du protocolaire et du masculin. La marginalisation des sages-femmes n’est pas uniquement le fruit d’une émancipation scientifique, mais elle témoigne également d’une appropriation masculine du processus de la naissance. À l’intersection des rapports de genre et de pouvoir, cette dynamique a souvent confiné les sages-femmes dans un rôle subalterne, éclipsé par le savoir médical « officiel » des gynécologues. Leur rôle a ainsi été relégué à des tâches plus périphériques, comme le suivi pré et postnatal, tandis que l’acte de l’accouchement lui-même est souvent dicté et porté au crédit des médecins.

Si la médicalisation de l’accouchement a incontestablement permis de réduire les taux de mortalité maternelle et infantile, elle s’est aussi accompagnée de certaines interventions superflues. Parmi celles-ci, l’épisiotomie investit abondamment l’essai, mais on pourrait également citer la césarienne non nécessaire, la poussée dirigée, le toucher vaginal systématique ou encore l’usage de médicaments pour accélérer le travail, comme l’ocytocine synthétique, qui peut augmenter le risque d’hémorragie post-partum. Ces pratiques, répandues en dépit des preuves scientifiques qui mettent en lumière leurs dangers ou leur inutilité, reflètent une approche plus interventionniste que préventive. Ainsi, la naissance est de plus en plus souvent perçue comme un événement pathologique nécessitant une série d’actes médicaux.

Laëtitia Negrié et Béatrice Cascales reviennent amplement sur l’importance accordée à la technicité et à la standardisation des procédures. Cela a fréquemment conduit à négliger le vécu physique et émotionnel de la mère. Cette absence d’empathie se manifeste notamment par un manque de communication sur les options disponibles et les risques associés à chaque intervention. Plusieurs témoignages abondent dans ce sens : les parturientes (les futures mamans) ne se sentent pas suffisamment considérées. Les conséquences sont loin d’être négligeables : stress, anxiété, voire des séquelles psychologiques durables, en plus des douleurs inutiles causées par de mauvaises positions ou des actes superflus.

Face à cette surmédicalisation, avec « la pathologie comme filtre de la prise en charge », une prise de conscience collective semble impérative. C’est précisément à cela que concourent Laëtitia Negrié et Béatrice Cascales. Leur essai, très concret, empli d’expériences rapportées, permet de repenser en profondeur les paradigmes qui régissent aujourd’hui la pratique obstétricale. Une réévaluation du rôle des sages-femmes, associée à une approche médicale moins interventionniste et plus centrée sur le bien-être de la mère, pourrait probablement marquer un tournant salutaire. Une telle refonte, loin d’être un retour en arrière, constituerait une avancée vers une médecine plus holistique, équilibrée entre science et humanité, technologie et empathie.

Mais l’essai creuse plus avant la maternité, en la liant au féminisme, en problématisant l’avortement et la contraception, en sondant nos manières de penser et nos croyances toxiques, en évoquant longuement l’hétéronormativité. Cela permet aux auteures de compléter utilement leur propos et de multiplier les points d’accroche pour mieux mettre en lumière les impensés qui entourent l’accouchement. Ils demeurent nombreux et s’en persuader n’est qu’un premier pas. 

J.F.


L’Accouchement est politique, Laëtitia Negrié et Béatrice Cascales –

Ici-bas, octobre 2023, 320 pages 

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