
Les éditions Robert Laffont publient Le Secret des bonbons pamplemousse, de Camille Monceaux et Virginie Blancher. Le récit prend pour cadre le Japon contemporain et forme une fresque familiale intergénérationnelle.
Le Secret des bonbons pamplemousse procède par point de vue. Camille Monceaux et Virginie Blancher immergent le lecteur dans une famille japonaise aimante mais dysfonctionnelle et le font ensuite passer d’un protagoniste-narrateur à l’autre, apportant à chaque fois de nouveaux éléments narratifs. Ces derniers éclairent un tableau d’ensemble d’une grande richesse, tant thématique qu’émotionnelle.
Avec Suzu, on découvre la topologie des lieux, un petit village bordant la mer, sis entre Tokyo et Atami. Un Japon rural où l’on se rend au travail en tram ou en métro, attaché à ses traditions – les « portes » rouges ou le teru teru bōzu, par exemple – et ses spécificités culinaires (les confiseries de la boutique Itô Konpeitô). Avec Mayumi, sa cousine et presque sœur, on explore les non-dits, les inimités familiales, les enjeux filiaux. Avec Chikako, la tante, il est question de deuil, d’adultère, de secrets trop lourds à porter.
Malgré ses dessins doux aux couleurs désaturées, Le Secret des bonbons pamplemousse ne ménage pas ses protagonistes. Presque tous les maux pouvant affliger une famille y investissent un pan du récit : séparations, violences conjugales, trahisons, jalousies, incommunicabilité, fausses couches, maladies… Quand vient le tour de Shiro, le chat, Camille Monceaux et Virginie Blancher adoptent un point de vue « extérieur », d’observation pure, sur les différents événements ayant marqué la confiserie Itô Konpeitô et ses occupants.
Les trois femmes – Suzu, Mayumi et Chikako – concentrent sur leur personne l’essentiel des enjeux. Si l’on découvre le jeune Rintarô s’émerveiller devant le chant des cigales ou s’essayer à l’exercice de la bande dessinée super-héroïque, cet arc, comme celui de Shiro, constitue davantage une bulle d’oxygène – et d’exposition – qu’un point nodal. Les femmes, elles, ont en commun une féminité contrariée (par la maternité avortée, par la masculinité toxique, par le désir-péché) et une impossibilité à échanger en toute sincérité (on ne parle pas, ou tardivement, des parents de Suzu, de la fausse couche de Mayumi, des infidélités de Chikako, des tensions entre les unes et les autres).
« J’ai l’impression qu’ici, le temps ne s’écoule pas de la même manière qu’à Tokyo », dira Mayumi, qui peine à se sentir à sa place dans sa propre famille. « Les adultes mentent tout le temps », remarque Rintarô, dont l’arc permet par ailleurs de mettre en lumière les effets du harcèlement scolaire. Camille Monceaux et Virginie Blancher entremêlent avec beaucoup de talent et de sensibilité tous ces enjeux, certes peu spectaculaires, mais éminemment constitutifs de l’être. Elles dispensent aussi de vrais instants de poésie, comme ces visions de lucioles ou ces retrouvailles aux sentô, les bains publics.
Intimiste, authentique, d’une tonalité très juste et d’une grande densité, Le Secret des bonbons pamplemousse est une fresque familiale douce-amère, vertigineuse de par ses ramifications et d’une évidence qui ferait presque passer l’exercice, pourtant délicat, pour une sinécure. En outre, la japonité du récit accentue son intérêt, en doublant le portrait familial d’une évocation passionnante du Japon rural.
J.F.

Le Secret des bonbons pamplemousse, Camille Monceaux et Virginie Blancher –
Robert Laffont, octobre 2023, 192 pages

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