Maltempo, s’extraire par l’art

La collection Mirages des éditions Delcourt accueille Maltempo, du scénariste et dessinateur Alfred. Ce roman graphique vient clore une trilogie italienne également composée de Come Prima et Senso. Elle prend pour cadre une région reculée du sud de l’Italie, écartelée entre la mafia et la précarité.

« Y a jamais eu et y aura jamais rien à faire. » Difficile de donner tort à Mimmo quand il s’agit de décrire ce coin perdu du sud de l’Italie. Il y a bien quelques hôtels qui sortent de terre en bord de mer, mais les emplois qu’ils offrent ont pour contrecoup pernicieux la destruction d’espaces naturels inestimables. En ville, les groupuscules identitaires et néo-fascistes s’affairent, cherchant à démocratiser une haine anti-migrants aussi primaire que commode. D’ailleurs, le père de Gennaro, jamais avare de critiques à l’emporte-pièce, accuse volontiers les étrangers de tous les maux. Et ils se comptent malheureusement par rangée de douze : Guido fait des petits boulots pour la pègre locale, Cesare se trouve en situation de rupture familiale, le père de Mimmo est alcoolique et désœuvré… L’horizon apparaît désespérément bouché dans cette petite bourgade que l’on devine en déshérence, éloignée des grands pôles économiques transalpins.

Gennaro, Mimmo, Cesare et Guido n’ont ni le flacon ni l’ivresse. Adolescents ou jeunes adultes, ils semblent enferrés dans leur région natale, sans possibilité d’ascension. Plus tard, Gennaro reprendra probablement l’épicerie familiale. Cesare n’a plus rien, même plus un toit au-dessus de la tête, juste ce regard ingénu et idéaliste tourné vers l’océan. Mimmo entend s’affranchir de sa condition modeste en participant à un casting national. L’opportunité est en effet alléchante : être sélectionné pour la grande finale se tenant à Rome, et percer dans la chanson. Mais pour ce faire, il lui faut remonter ce groupe qui n’a même pas de nom, répéter dans un hangar désormais fréquenté par un individu inquiétant et compter sur la bonne volonté des uns et des autres, souvent occupés ailleurs.

Parmi eux : Guido. Personnage ô combien attachant, il ne cesse de débiter des balivernes à ses amis pour cacher la maladie de sa mère, mourante, et près de qui il se rend tous les soirs, tout en prétextant passer ses nuits à séduire des jeunes femmes. Quand il n’est pas au chevet de sa maman, il rend de menus services à la mafia locale, qui finira par s’assurer de sa fidélité en payant des obsèques qu’il n’aurait pu honorer seul. Alfred injecte de la conflictualité dans ce petit bout d’Italie. Tantôt ce sont des gamins qui se tapent dessus en jouant au patron et à l’ouvrier, tantôt ce sont des ratonnades perpétrées par des militants d’extrême droite. Maltempo s’emploie à confronter l’innocence juvénile, ou ce qu’il en reste, à un environnement corrompu, procédé qui trouvera son point culminant à travers l’histoire de Cesare – que nous n’éventerons évidemment pas ici.

Le néoréalisme italien a souvent pris pour objets la précarité et le déficit de capabilités (au sens d’Amartya Sen). De La Terre tremble au Voleur de bicyclette en passant par Rocco et ses frères, nombreux ont été les personnages vulnérables se heurtant au contexte socioéconomique qui les enserrait. À la faveur d’un récit qui épouse un point de vue adolescent, Maltempo pourrait se réclamer de ce courant cinématographique. Collectif par choralité, critique par monstration, sociologique par réalisme, l’album d’Alfred s’inscrit dans une description authentique des souffrances les plus anodines. Celles qui trop souvent demeurent impensées, bien qu’éprouvantes. Et qu’un banal concours de chant pourrait, pourquoi pas ?, contrarier.  

J.F.


Maltempo, Alfred – Delcourt/Mirages, octobre 2023, 180 pages


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