
Après avoir évoqué Orson Welles, Alfred Hitchcock, Jean Gabin ou François Truffaut, c’est le comédien hongrois Bela Lugosi que met en exergue la collection 9 ½ (éditions Glénat). Philippe Thirault et Marion Mousse font état du parcours et des assuétudes d’un homme aussi charismatique que vulnérable.
En août 2021, Koren Shadmi publiait Lugosi aux éditions La Boîte à bulles. L’auteur et illustrateur israélo-américain portraiturait l’ascension et la déchéance d’un comédien ayant soif de reconnaissance mais tombant trop souvent dans les travers de l’excès, tant en matière de femmes qu’à l’égard de son train de vie dispendieux ou de sa consommation incontrôlée de substances addictives. Dans Bela Lugosi, le scénariste Philippe Thirault et l’illustratrice Marion Mousse abondent dans le même sens, avec quelques variations de style et de cadrage. S’il est peu question des relations filiales difficiles entre l’acteur et son père, les couleurs, une nouvelle fois, se font rares (à l’exception notable de la cape de Dracula), tandis que les bonds temporels permettent de faire la liaison entre un passé plein de promesses – largement mythifié – et un présent décadent, où toxicomanie, pauvreté et solitude ont étouffé les feux de la rampe.
Né Béla Ferenc Dezső Blaskó en 1882 à Lugos, dans l’Empire austro-hongrois (aujourd’hui en Roumanie), Lugosi a grandi dans une Europe centrale en pleine mutation. Dès son plus jeune âge, l’homme est attiré par la scène. Il fait ses débuts sur les planches vers 20 ans, se produisant dans des théâtres locaux, avant de rejoindre le prestigieux Théâtre national de Hongrie, où il se distingue rapidement par son charisme et son talent. Figure montante de la comédie, il voit la Première Guerre mondiale interrompre sa carrière ascendante, puis est contraint de quitter son pays natal en raison de son activisme au sein du Syndicat des acteurs mais surtout de son implication partisane dans l’éphémère République des conseils de Hongrie.
Comme l’avait fait Koren Shadmi avant eux, Philippe Thirault et Marion Mousse narrent l’arrivée difficile de Bela Lugosi aux États-Unis. Elle se tapisse de défis linguistiques et culturels, si bien que le comédien, peu en réussite, se retranche plus souvent qu’à son tour parmi les ressortissants hongrois sur place. C’est en endossant le costume ô combien iconique de Dracula, tant à Broadway qu’à Hollywood, que Lugosi va véritablement prendre sa pleine mesure. Mais cela n’est pas sans écueil : aussitôt adoubé par les foules (et les femmes, qu’il fréquente avec passion et fugacité), l’acteur se voit cantonné aux rôles de méchants, ce qu’il considère comme une forme d’affront. Cela le conduira notamment à refuser de jouer Frankenstein, dans lequel Boris Karloff va exceller, faisant naître une rivalité respectueuse entre les deux hommes.
Après le succès de Dracula, la carrière de Bela Lugosi connaît des fluctuations, et une longue déchéance. Bien qu’il continue à travailler régulièrement, il ne retrouvera jamais un rôle aussi emblématique que celui du célèbre comte, et ses cachets ne suffisent plus à assurer le faste auquel il tient tant. « Tu seras toujours un panier percé, il va falloir que tu trouves une femme riche, très riche ! », lit-on ainsi dans l’album. Lillian Arch, jeune secrétaire qu’il a aimée et mariée, n’a pas le sou mais prend un travail pour subvenir aux besoins de la famille – d’autant plus que les lettres des fans se raréfient, au contraire des substances toxiques dans les armoires de son mari. C’est cette même Lillian que fait appeler Bela au début de la bande dessinée, pour l’assister dans un moment de détresse. Tout est là, dans une recomposition hâtée de la vie du comédien : un fan gorgé de nostalgie au point d’avoir dressé dans sa maison un sanctuaire à la mémoire de Lugosi, une ancienne gloire du cinéma rendue pathétique à force de promesses trahies et d’addictions, une femme plus fidèle que son ex-mari, remarié à quelqu’un, Hope, qui n’éprouve apparemment qu’indifférence ou mépris à son égard, la figure à la fois si proche et si lointaine d’Ed Wood…
Au-delà de ses attributs biographiques, Bela Lugosi permet au lecteur de prendre le pouls d’un personnage haut en couleur. Les cadeaux de la vie ? « Il n’a pas toujours su les apprécier. » D’ailleurs, cette assertion, exagérée, en témoigne : « Personne ne m’aide, toute ma vie a été un combat. On ne m’a jamais rien donné. » Un profond sentiment d’inachevé semble animer Lugosi. Il s’exprime au début du récit à l’endroit d’Ilona, sa première épouse, dont la famille le considérait avec circonspection. Il s’étend ensuite à toute une carrière que Bela aurait aimée plus diversifiée, longue et gratifiante. Cela étant, ce sont ces moments de désarroi et les fêlures de l’acteur qui le rendent si fascinant. Tellement qu’après deux albums biographiques de qualité, on n’a toujours pas fait le tour d’un comédien indissociable du cinéma d’horreur et du cycle initié par les studios Universal.
J.F.

Bela Lugosi, Philippe Thirault et Marion Mousse – Glénat, septembre 2023, 144 pages

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