Les Fables de La Fontaine mises en images par Marc Chagall

Les éditions Hazan publient une version des Fables de La Fontaine assorties d’illustrations du peintre russe Marc Chagall. La réunion de ces deux artistes, en plus de faire sens, donne lieu à un ouvrage d’une grande élégance. 

Les Fables de La Fontaine constituent un assemblage de contes légers et ludiques contribuant à l’édification morale de la jeunesse. Il serait toutefois réducteur de ne les appréhender qu’à cette aune. Car ces textes puisent dans un réservoir quasi inépuisable de symboles et de significations. Ils convoquent tour à tour le scepticisme politique, les dilemmes éthiques, les dynamiques sociales et les traits constitutifs de l’être. En clerc, La Fontaine a construit une œuvre aux motifs variés et complexes.

Il suffit de prendre l’exemple, célèbre, de la fable « Le Corbeau et le Renard ». À la surface, il s’agit d’un histoire relativement simple : le corbeau, dupé par la flatterie, perd son précieux fromage. Cependant, à l’examen, en plus de ses qualités stylistiques, il contient un commentaire perspicace sur le pouvoir des mots et l’impact de la manipulation. Il aborde également la notion d’orgueil, de vanité et l’importance de la ruse dans les interactions sociales. Ainsi, un seul récit, tout sauf anodin, radiographie une série d’attributs et comportements humains.

Le volume qui paraît aux éditions Hazan est un point de rencontre entre deux mondes : celui, littéraire, de Jean de La Fontaine, et celui, pictural, de Marc Chagall. Cette conversation artistique ne s’est pas faite sans heurts, certains reprochant à la grande littérature française de se mêler à l’art judéo-soviétique. Parmi eux, peu ont compris ce que le peintre russe pouvait apporter aux écrits du grand poète. Faisant la part belle à la couleur et à l’imagination, s’affranchissant des contraintes de la représentation réaliste, Marc Chagall, privilégiant l’émotion au mimétisme et la narration visuelle à la précision anatomique, entre en résonance avec les mots de La Fontaine. Il en saisit le sens, la spiritualité, l’universalisme.

L’ouvrage, très élégant, se distingue au premier regard par ses dimensions et ses tranches bleues. Il met ensuite en miroir les fables de La Fontaine et les dessins de Chagall – conçus expressément à cette fin, rappelons-le. Autant le poète français ne se contente pas de critiquer ou de moraliser, engageant un dialogue avec le lectorat érudit en s’appropriant des idées philosophiques complexes, autant le peintre met tout son savoir-faire au profit d’une dialectique visuelle où le mouvement et l’expressivité prennent tout leur sens.

Des fables comme « Le Loup et l’Agneau » ont une teneur politico-philosophique indéniable. C’est, sans le dire, la démonstration d’un pouvoir absolu et arbitraire, inhérent à la structure même d’une société. On retrouve un peu de Thomas Hobbes encapsulé dans ce poème châtié. Chaque fable, chaque animal, chaque interaction constitue un fragment de l’expérience humaine, détourné au sein de récits courts, plus ou moins doux, mais toujours incisifs. Et Chagall, très concerné par le projet, comme l’explique parfaitement Ambre Gauthier dans l’introduction de l’ouvrage, s’applique à les mettre en images avec une science éprouvée – et très personnelle.

Une chose ressort clairement à la lecture de ce recueil. Jean de La Fontaine avait une capacité peu commune à saisir toutes les strates de la nature humaine – qu’il fondait, le plus souvent, sous forme d’analogie, dans un bestiaire passé à la postérité. « La Poule aux œufs d’or » met en lumière les dangers inhérents à l’impatience et à l’avidité. Cette fable rappelle qu’il peut être préjudiciable de sacrifier une source constante de bonheur pour une gratification immédiate potentiellement plus importante. « Les Deux Pigeons » explore des thèmes tels que l’amour, l’amitié et l’attrait parfois dangereux de l’inconnu. Tant « La Chatte métamorphosée en femme » que « Le Loup devenu berger » évoquent la dualité, voire la duplicité, et une nature à laquelle on ne peut se soustraire, malgré tous les artifices et efforts déployés.

Finalement, qu’il s’agisse de redécouvrir un poète sophistiqué aux leçons intemporelles ou de découvrir le travail d’un peintre vibrant d’émotions et d’expressivité (notamment chromatique), ce beau-livre, en plus d’être un objet de contemplation magnifique, coche toutes les cases et organise la symbiose, remarquable, de deux univers artistiques parfaitement complémentaires.  

J.F.


Les Fables, Jean de La Fontaine et Marc Chagall – Hazan, septembre 2023, 240 pages


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