
Publié aux éditions Delcourt, À l’arrêt offre une vision introspective du système pénitentiaire français. Intervenante culturelle dans une maison d’arrêt, Sandra Ndiaye nous raconte ce qu’elle y a vécu et observé. Elle nous emmène par-delà les murs qui abritent et enferment ceux que la société tient pour coupables et dangereux. Dans cette entreprise éditoriale, elle bénéficie du précieux concours de Frédéric Debomy, coscénariste, et Benjamin Adès, illustrateur.
Ces dernières années, la prison – et pas seulement française – a été maintes fois déclinée en bandes dessinées. Parmi les albums s’étant emparés de la question carcérale, citons notamment Prison n°5 (Zehra Doğan, Delcourt, mars 2021), Souvenirs en cavale (Gildas Chasseboeuf, La Boîte à bulles, mai 2022), Perpendiculaire au soleil (Valentine Cuny-Le-Callet, Delcourt, août 2022), Prison (Fabrice Rinaudo, Anne Royant et Sylvain Dorange, La Boîte à bulles, octobre 2022) ou encore Carnet de prison (Galien, Steinkis, mars 2023). Ces récits problématisent l’incarcération, exposent ses motivations et ses conséquences, portent sur la place publique les dysfonctionnements d’une machine judiciaire souvent déshumanisante.
Le présent album prend ancrage dans l’expérience personnelle de Sandra Ndiaye, qui a animé des ateliers artistiques et culturels au sein d’une maison d’arrêt. Dans un récit qui alterne les points de vue, elle verbalise avec beaucoup d’à-propos la condition de détenu : aller en prison ne revient pas seulement à perdre sa liberté, mais aussi son autonomie et, pour partie, sa dignité. Les prisonniers vivent dans la promiscuité, l’inconfort, la privation. Ils n’ont aucune prise sur l’heure à laquelle ils se nourrissent, se couchent, se promènent. Ils sont aliénés à un système qui les entrave sans jamais, ou si peu, se remettre en question.
Et pourtant, certaines données devraient inciter à la réflexion. Seuls 2% des condamnations à l’emprisonnement relèveraient des crimes, la plupart des détenus échouant derrière les barreaux en raison de la correctionnalisation ou la répression récentes de faits qui relevaient auparavant d’une sanction administrative ou financière. Sandra Ndiaye explique en sus que la justice s’intéresse davantage au petit dealer de quartier qu’au grand délinquant en col blanc, ce qui traduit au mieux une forme d’iniquité. Enfin, l’auteure questionne le caractère prétendument dissuasif des peines de prison, n’y voyant qu’une construction sociétale plus proche de la croyance que de la raison. Les chiffres de l’INSEE sur les récidivistes et réitérants (environ 40% des personnes condamnées, ces dernières années) semblent le confirmer.
Et si l’enfermement, loin d’apaiser les problèmes sociaux et de maintenir l’ordre public, agissait surtout en catalyseur des désespoirs préexistants ? Les toilettes en panne, les gardiens court-circuitant (délibérément ou pas) les plannings, les détenus privés d’activités de manière arbitraire, l’ostracisme qui entoure les délinquants de mœurs, les bruits incessants, le manque d’intimité, la violence d’un milieu privé d’espoir peuvent-ils grandir un homme, l’éduquer, le conformer aux prescriptions sociales ? À l’arrêt peint des tableaux d’un crépuscule non pas humain, mais systémique. Car si Sandra Ndiaye ne cache pas son « attachement » envers certains prisonniers, tout ce qu’elle montre de la prison relève en revanche d’un désarroi souvent profond.
Pour s’en convaincre, il suffit de se plonger sur ces quelques planches muettes retraçant sa routine quotidienne. Pénétrer dans un établissement carcéral, c’est saluer les caméras de surveillance, traverser un nombre incalculable de portes sécurisées et de barreaux métallisés, sillonner des couloirs gris et impersonnels, croiser tout ce qui forme le microcosme de la privation, dont ces gardiens avec lesquels, elle le confesse, prendre langue n’est pas toujours chose aisée. Elle ne les juge pas, elle cherche bel et bien à les comprendre. De leur point de vue, souvent, le rapport de force fait loi. Sans compter que leurs conditions de travail sont difficiles, pénibles, et qu’ils peuvent avoir le sentiment qu’il n’y en a en fait que pour les détenus, inscrits (au hasard) à des cours de yoga, de théâtre, de calligraphie arabe ou de musique.
Sandra Ndiaye l’énonce et en fait la monstration : les personnes se trouvant en prison ne sont pas forcément plus mauvaises que les autres, mais elles ont plus souvent trébuché sur des obstacles sociaux. Environnement singulier s’il en est, le milieu carcéral demeure un espace évoluant en vase clos, où les sentiments amoureux sont interdits et sanctionnés (l’exemple d’une gardienne et d’un prisonnier est rapporté) et où les affects sont portés à incandescence. L’auteure écrit : « Moi-même, parfois, je n’en peux plus de la regarder. Elle brûle et me saute au visage. Chaque jour la détresse, la solitude, la misère, la fatalité. »
À ce stade, on pourrait croire qu’À l’arrêt se gorge de misérabilisme, qu’il tourne autour d’une idée fixe – la souffrance engendrée par l’institution pénitentiaire – comme le ferait un papillon autour d’un lampadaire. Ce serait cependant se fourvoyer. Sandra Ndiaye, Frédéric Debomy et Benjamin Adès posent autant un regard critique sur la prison que doué de sensibilité sur les hommes et les femmes qui la peuplent, tous statuts confondus. Ils apportent en outre quelques informations organisationnelles et statistiques, par exemple sur les équipes régionales d’intervention et de sécurité, le service pénitentiaire d’insertion et de probation ou l’École nationale d’administration pénitentiaire.
Au bout de cette lecture, forcément alarmante, le lecteur sera tenté de corroborer l’interrogation des auteurs : si la prison tient toujours debout en 2023, ne serait-ce pas avant tout parce que les détenus tolèrent, par résignation ou par passivité, des conditions de détention difficiles, voire dégradantes ? Trouver la réponse nécessite de passer outre l’étonnement (la naïveté ?) et se pencher sur les faits : les multiples condamnations prononcées par la Cour européenne des droits de l’homme, les rapports du Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) ou les évaluations du Comité contre la torture des Nations unies.
L’Observatoire international des Prisons l’affirme quant à lui sans ambiguïté : « Surpopulation chronique, vétusté, insalubrité, hygiène défaillante, absence d’intimité générant violences et tensions, carences d’activités… L’indignité des conditions de détention dans la plupart des établissements pénitentiaires français – en particulier les maisons d’arrêt mais également certains établissements pour peine – est pointée du doigt depuis de nombreuses années. L’inflation carcérale galopante qu’a connue le pays a encore accru la dégradation de ces conditions et entraîné le vieillissement prématuré des infrastructures : un tiers du parc carcéral est aujourd’hui considéré comme vétuste. »
J.F.

À l’arrêt, Sandra Ndiaye, Frédéric Debomy et Benjamin Adès
Delcourt, août 2023, 96 pages

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