
Dans l’opuscule Classe (Anamosa), le chercheur au CNRS et membre du CERAPS Étienne Penissat décortique l’évolution sémantique de la classe, en revenant sur ses significations historiques et en réévaluant sa pertinence dans le contexte sociopolitique actuel.
Histoire d’une notion. Le mot classe n’est pas qu’un simple terme : il supporte une histoire riche de résistances et de revendications, en résonance étroite avec la Révolution française, le colonialisme, le mouvement des droits civiques, le féminisme ou encore l’industrialisation des pays occidentaux. Au cours des XIXe et XXe siècles, il a motivé des grèves ouvrières massives et des luttes parfois obstinées pour une meilleure répartition des richesses. Sous ce vocable, ausculté par l’auteur à l’aune de l’histoire et des sciences sociales, les dominés ont trouvé un moyen d’expression pour interroger l’ordre social établi et une arme pour lutter contre leur exploitation. Le concept de classe a en effet permis, conformément aux théories de Karl Marx, de forger une identité collective et une communauté d’action parmi ceux qui étaient opprimés socialement et économiquement. Le théoricien communiste qualifiait ce processus de « classe pour soi ».
Marginalisation et récupération du concept. Avec le temps, l’élan révolutionnaire associé au mot classe s’est essoufflé. Étienne Penissat fait état d’un concept marginalisé par une partie de la gauche, qui le jugeait obsolète, et récupéré en parallèle par l’extrême droite, devenant de ce fait vecteur de tensions et de divisions. Jouant volontiers sur les sentiments d’abandon et d’injustice ressentis par certains segments de la population, ce courant politique se présente, on le sait, comme un champion des classes populaires. L’extrême droite oppose presque systématiquement ces dernières à des « ennemis » désignés comme cosmopolites, déracinés, voire étrangers à la nation. Mais ce n’est pas tout. Avec les événements de mai 1968, l’individualité a pour partie supplanté la collectivité, et les sciences sociales se sont elles aussi peu à peu désintéressées de la classe. D’autant plus qu’en toile de fond, à partir des années 1970, les transformations du capitalisme recomposent le monde du travail, avec la diminution du poids des ouvriers qualifiés, la féminisation du prolétariat et l’expansion du salariat intermédiaire. Aussi, la diversité des métiers et des statuts met à mal la classe ouvrière et entraîne un déclin de l’action collective.
Les minorités. Ce détournement du discours de et sur la classe par l’extrême droite n’est pas sans conséquences. Autrefois utilisé pour unir les travailleurs au nom d’une cause commune, le concept est désormais employé pour diviser, à des fins idéologiques et électorales. Les minorités, et en particulier les groupes raciaux et sexuels, se retrouvent stigmatisés. Pourtant, l’approche intersectionnelle, dont il est beaucoup question dans cet opuscule, permet précisément, en intégrant ces minorités au cœur des classes, d’adopter un nouveau point de vue, plus exhaustif et inclusif. Avec cette perspective, il est possible de faire de la classe un objet critique de l’ordre social, un langage conçu par et pour les dominés, répondant aux défis posés par le capitalisme et le repli nationaliste.
Regain d’intérêt dans les sciences sociales. Malgré cette évolution complexe du terme – qui a souvent laissé les femmes sur le bord du chemin, comme en témoigne l’auteur –, les sciences sociales redécouvrent aujourd’hui la notion de classe. Des sociologues tels que Pierre Bourdieu (habitus, capital) en ont redéfini le périmètre. Face aux inégalités croissantes et à la précarité de certaines catégories socioprofessionnelles, la classe retrouve, il est vrai, une certaine pertinence. De nouvelles formes de luttes sociales émergent, cherchant à réhabiliter un discours falsifié par l’extrême droite et un temps négligé par les chercheurs. Un défi de taille demeure toutefois : comment faire en sorte que ce discours unifie à nouveau, plutôt qu’il ne divise ?
Une problématisation nécessaire. Lors de la Révolution de Juillet, le « petit peuple » parisien se mobilise contre les tentatives de la noblesse de restreindre les droits politiques. À la fin du XIXe siècle, l’affirmation d’un État national et social contribue à tracer des frontières au sein de la classe ouvrière. Les concurrences et tensions avec les travailleurs étrangers se voient – déjà – exacerbées. Pendant la Première Guerre mondiale, les colonisés sont séparés de la main-d’œuvre blanche, tant dans l’armée que dans l’industrie, ce qui tend à renforcer la ségrégation raciale du travail. Même quand les classes sont institutionnalisées, avec des conventions collectives, des organismes paritaires et des catégories socioprofessionnelles définies par l’État, les divisions de genre, de nationalité ou basées sur d’autres critères demeurent des enjeux controversés dans leur formation. Étienne Penissat met en garde contre les luttes sociales politiquement fragmentées. Il appelle à une repolitisation du conflit de classes et à l’unification des fractions des milieux populaires dans des coalitions politiques.
Il ne faut pas se fier à son modeste format : Classe constitue une exploration essentielle pour comprendre les mutations d’un concept autrefois central dans les débats sociopolitiques – surtout après la Seconde guerre mondiale, quand la syndicalisation et le PCF avaient le vent en poupe en France. L’ouvrage épingle de bout en bout notre capacité à réinventer nos appréhensions pour répondre aux défis contemporains, dont le détournement de la notion de classe n’est certainement pas le moindre.
J.F.

Classe, Étienne Penissat – Anamosa, août 2023, 112 pages

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