L’Hexaler, la science des maux

Le rap, c’est ce coursier impétueux, un peu bougon, qui galope dans les corridors de la conscience collective, martelant le sol de paroles aux allures prononcées de tocsins. Membre fondateur du collectif La Fine Équipe, L’Hexaler ne fait pas exception à la règle, il l’honore. Dans «  Lune croissante  », l’interprète sérésien mentionne par exemple les affaires Sanda Dia et Alysson Jadin, caractéristiques d’une justice à deux vitesses et de l’abîme économique engendrée par la pandémie de Covid-19. Flow ciselé à la Lino, écriture sophistiquée à la Rocca, le MC peint des tableaux crépusculaires, jouant ses notes d’acier sur le violon du bitume. 

C’est la guerre digitale et des armées de mômes envoûtés  ;
De la peine minimale aux années de moments outrés  ;
L’honneur du fils du mal défendant sa peau sans douter  ;
Le bonheur se tire une balle en se demandant comment l’trouver.

Extrait du morceau «  Les Poumons de l’Amazonie  »

L’engagement social de L’Hexaler se double d’une acuité sociétale et d’une vraie sensibilité écologique. On l’a ainsi entendu dénoncer les «  océans de plastique  », «  la Terre menacée d’asphyxie  » ou encore «  l’Occident (…) possédant l’Afrique  ». Il est l’une de ces voix, de plus en plus rares, qui traversent les embruns de l’indifférence, qui se font entendre dans le grand vacarme d’un divertissement musical auto-tuné. Qu’il problématise la guerre et ses conséquences («  Drapeau blanc  ») ou qu’il épingle les limites de la liberté d’expression («  La Révolte des mots  »), le rappeur qui «  bosse dans l’ombre depuis des lustres  » fait toujours mouche, seul ou (très) bien accompagné (Furax Barbarossa, Demi Portion, etc.).

Comment finira-t-on ? À chaque fois ça recommence  ;
Les médias, la politique et les images choquantes  ;
J’appelle à la paix, on me dit que c’est pas l’moment  ;
On ne sauvera pas des vies en recouvrant la mort d’un drapeau blanc.

Extrait du morceau «  Drapeau blanc  »

Dans les couplets de L’Hexaler se reflètent de manière acérée les déformations et dissonances de notre monde. Sur des beats souvent doux-amers, aux compositions toujours soignées (El Gaouli en tête), il partage une énergie communicative, une fièvre de colère et d’espoir, un orage de passion qui fait vibrer l’air et les tympans. Cela se ressent dans ses morceaux les plus récents («  Violence  ») mais aussi à travers des sons plus anciens tels que le choral «  Nuits blanches  » ou l’évanescent «  C’est tout un art  ». Sa musique, il la décrit comme «  marginale  », «  cartésienne  », «  un point de suture  » qui viendrait pudiquement refermer chaque blessure. Maniant en clerc la métaphore et la consonance multi-syllabique, le Sérésien continue en tout cas de tracer sa voie, discrètement mais fermement (six albums déjà). Et ce qui peut faire défaut en structure, il le compense amplement en talent.

Un extrait d’amertume  ;
Et je m’évertue dans l’espace  ;
J’suis pas venu faire de l’espèce  ;
La vie m’a laissé des traces.

Extrait du morceau «  Après des mois d’averses  »

J.F.


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