
Entre roman policier et espionnage, Cédric Bannel nous livre une description passionnante d’une Afghanistan en ruines, juste avant le retour des talibans au pouvoir.
Un groupe de jeunes femmes japonaises, venues en Afghanistan pour travailler dans une organisation humanitaire, se fait kidnapper par des bandits. En même temps, les services secrets français captent une communication qui signale qu’un groupe djihadiste s’apprête à reprendre les prisonnières nippones pour organiser leur exécution en direct. Les deux informations serviront de point de départ aux deux récits entremêlés dans ce formidable roman de Cédric Bannel.
D’un côté, nous avons un roman policier, racontant comment le Commandant Kandar, de la police afghane, va remonter la piste des Japonaises sans savoir où cela va le mener. De l’autre, les services secrets français ont la confirmation de l’existence de la Veuve blanche, femme issue de la noblesse française devenue une terrible cheffe de guerre djihadiste en Afghanistan, et dont la réalité n’avait jamais été prouvée jusqu’alors. Ils vont demander à Edgar de la retrouver et de l’éliminer en toute discrétion, l’État français ne devant pas être soupçonné d’avoir tué une de ses citoyennes.
L’Espion français va alterner les paragraphes concernant l’enquête d’Oussama Kandar et ceux mettant en scène Edgar et ses collègues. Ces deux récits donnent au roman sa dimension si particulière et passionnante : il s’agit à la fois d’un roman policier et d’un roman d’espionnage.
Cela permet à Cédric Bannel de mettre au centre de son roman l’Afghanistan elle-même. Les deux récits jettent sur le pays deux éclairages différents et complémentaires. L’enquête policière nous montre la situation sociale du pays : la pauvreté, la criminalité, la violence endémique, etc. Au fil de l’investigation, nous découvrons une Afghanistan divisée en clans qui s’affrontent en une guerre d’influence meurtrière. Chaque clan vit grâce aux divers trafics (drogues, armes, êtres humains) et se nourrit de corruption. Des clans que l’on ne cherche même pas à combattre (ils sont bien trop puissants et bien installés, certains chefs de clans étant carrément au gouvernement), mais avec lesquels les policiers doivent chercher à composer pour atteindre leur but.
L’autre division qui fait exploser la société afghane s’effectue en fonction des ethnies, chaque ethnie obéissant à ses traditions ancestrales, mais aussi à ses haines envers d’autres groupes ethniques. Et, par-dessus tout cela, se dessine l’ombre des talibans, dont l’inévitable retour au pouvoir se profile à l’horizon et donne au roman l’aspect d’une tragédie. Ce retour est dans toutes les têtes, l’obsession commune de toute une population, même s’il est accueilli de façons très différentes. D’un côté, nous avons cette jeune femme, informaticienne, qui est tellement terrifiée par cette idée qu’elle prépare son départ pour Dubaï, seul moyen d’échapper aux inévitables tortures que subiront les femmes trop modernes et indépendantes. D’un autre côté, certains villageois des régions les plus reculées attendent les talibans avec espoir ; ils vont même jusqu’à les appeler des « résistants ».
En règle générale, la description sociale de l’Afghanistan laisse voir un pays sinistré, avec un État totalement inexistant une fois sorti des limites de Kaboul, un pays rongé par la misère, la violence et la corruption ; un pays où une partie importante de la population est dans un état si désespéré que les talibans apparaissent comme une solution crédible.
Le récit centré sur l’espionnage permet de décaler le regard sur l’Afghanistan en insistant sur le contexte géopolitique. C’est surtout le rapport entre l’Afghanistan et son voisin l’Iran qui est mis en lumière ici, mais aussi la façon qu’ont les groupes terroristes de créer des réseaux dans les pays occidentaux. Tout cela montre d’abord que Cédric Bannel possède une connaissance très fine de la réalité de l’Afghanistan, de son organisation sociale, mais aussi de sa place dans le monde. Il sait parfaitement dresser un portrait complexe du pays et de sa population, loin des raccourcis faciles.
Mieux encore, Cédric Bannel fait preuve ici d’un vrai talent d’auteur de romans policiers : des chapitres courts, une construction implacable, une grande rapidité de lecture, des personnages complexes et une grande capacité à nous faire appréhender simplement une réalité très complexe. Mais au-dessus de tout cela, L’Espion français marque aussi par son personnage de « méchante », cette Veuve blanche inoubliable, avec son regard incandescent et son plaisir orgasmique à provoquer souffrances et mort. Tout cela donne un grand roman.
Cédric Bannel, L’Espion français – Robert Laffont, collection La Bête noire, 2021, 508 pages.
Hervé Aubert

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