
Les philosophes, depuis Platon, ont cherché à définir ce qu’est la beauté. Réduite à un plan strictement esthétique, elle s’est longtemps posée en jauge de la production artistique. Mais l’art contemporain, notamment, avec des figures telles qu’Andres Serrano, Anish Kapoor, Marcel Duchamp ou Marina Abramović, a contribué à bousculer les normes établies et nous a conduits à réévaluer notre appréhension de l’art et de ses critères de légitimation. L’art doit-il forcément être beau ? Comment évaluer le beau ? Et qu’est-ce qui fait sens et valeur dans l’art par-delà les critères esthétiques ?
L’art doit-il nécessairement être beau ?
L’histoire de l’art est marquée par un changement progressif des normes esthétiques. Les premiers travaux d’art visuels, qu’il s’agisse des fresques antiques grecques ou des sculptures romaines, avaient pour but de célébrer la magnificence, le divin et l’idéal. Pourtant, cette notion de beauté a commencé à être remise en question avec des mouvements artistiques tels que le dadaïsme et l’impressionnisme au XIXème et XXème siècle.
Les dadaïstes, par exemple, cherchaient à défier l’idée que l’art doit nécessairement être beau. Ils utilisaient souvent des matériaux ordinaires dans leurs œuvres, remettant en question l’élitisme et la prétention de leurs homologues plus traditionnels. Marcel Duchamp, rattaché au mouvement, a ébranlé l’esthétique traditionnelle avec sa célèbre Fontaine (1917), un ready-made prenant la forme d’un urinoir renversé. Cette proposition iconoclaste, volontiers triviale, a déstabilisé les conventions artistiques. Par conséquent, la beauté telle que généralement admise n’est en aucun cas une condition sine qua non de l’art ; ce dernier transcende le beau pour explorer des vérités plus profondes sur l’existence humaine, la société, la culture ou la politique.
Les œuvres antiques étaient le reflet des idéaux socio-politiques de leur époque. L’art de la Renaissance reflétait la vision humaniste qui prévalait alors. Aujourd’hui, l’art contemporain répond, à son tour, aux défis sociétaux actuels, tels que la crise environnementale ou les luttes pour l’égalité. Et il le fait souvent en s’affranchissant des canons esthétiques, en subvertissant les codes et les attentes, en interpellant ou en choquant le public.
Comment évaluer le beau dans l’art ?
Évaluer le beau dans l’art est un exercice éminemment subjectif et complexe. Kant, dans sa Critique de la faculté de juger (1790), a déclaré que la beauté était une question de jugement individuel, où l’expérience esthétique s’indexe en permanence à notre perception personnelle du monde.
Dans le contexte de l’art contemporain, le beau apparaît souvent entrelacé avec l’inconfort, le dérangeant et le révélateur. Andres Serrano, par exemple, s’est distingué à la faveur de son œuvre Piss Christ (1987), une photographie d’un crucifix immergé dans l’urine de l’artiste. Bien que controversée, voire blasphématoire selon certains, l’œuvre peut indéniablement sembler belle, dans son utilisation de la lumière et de la couleur. Cela souligne d’ailleurs l’importance du point de vue du spectateur. L’interprétation et la réception de l’art peuvent se révéler aussi déterminantes que l’intention première et affirmée de l’artiste. En tout état de cause, Piss Christ permet de susciter un débat profond sur le sacré et le profane, l’éthique et l’esthétique, érigeant le discours par-delà les simples attributs consensuels de la beauté.
Qu’est-ce qui fait sens dans l’art par-delà les critères esthétiques ?
Au-delà du beau, l’art peut également être un vecteur de dialogue, de provocation et de remise en question. Par exemple, Anish Kapoor, avec son utilisation de formes abstraites et de couleurs vibrantes, cherche à engager le spectateur dans une expérience sensorielle inédite, souvent indépendante de la beauté traditionnelle. Marina Abramović, quant à elle, utilise son corps comme médium dans son art de performance, mettant en lumière des questions sur la douleur, l’endurance et la nature de l’art lui-même.
Les caricaturistes du XIXème siècle en France, comme Honoré Daumier, ont utilisé leur art pour critiquer la société, le gouvernement et les normes culturelles, élargissant ainsi la portée de l’art au-delà du simple plaisir esthétique. De même, les formes non traditionnelles d’art, telles que le brut, le conceptuel ou l’outsider, offrent souvent des perspectives alternatives, s’affranchissant des normes et incitant à la réflexion et à la discussion. L’œuvre de Jean Dubuffet ou les installations de Yoko Ono en attestent largement. Par ailleurs, l’art non occidental – aborigène australien ou tribal africain, par exemple – démontre que les normes de beauté varient considérablement selon les cultures et les contextes. L’art n’est pas forcément beau, et le beau d’ici ne provoquera probablement pas le même agrément là-bas.
Et si l’intention prévalait sur la beauté ?
Bien que l’art ait traditionnellement cherché à célébrer la beauté, son évolution, surtout dans le monde contemporain, a fixé les limites du beau, qui n’est ni la seule ni la principale de ses finalités. En effet, l’art déborde la beauté pour servir le commentaire social, la provocation ou l’exploration des complexités humaines. En ce sens, l’intention semble primer le geste esthétique. De nombreux artistes se sont ainsi exonérés des notions conventionnelles de beauté, en repoussant les frontières de ce qui peut faire art et en sondant les profondeurs de la condition humaine.
L’artiste contemporain Ai Weiwei, avec son installation Sunflower Seeds (« Graines de tournesol »), donne à voir des millions de graines de tournesol en porcelaine peintes à la main. À première vue, l’œuvre est davantage intrigante que belle. L’intention de l’artiste consiste à susciter une réflexion sur les questions de travail de masse et d’individualité.
L’artiste britannique Tracey Emin a présenté My Bed, un lit souillé et complètement dévasté après une période de dépression. Faisant fi de toute notion esthétique, elle s’est plutôt échinée à créer une représentation brutale et honnête de sa vie à ce moment-là, ce qui a suscité de nombreuses discussions sur la santé mentale et la féminité. Un art qui flatte l’esprit plutôt que les yeux, en somme.
Ces exemples, auxquels on aurait pu ajouter ceux de Damien Hirst, Maurizio Cattelan ou Claes Oldenburg (chacun dans son propre créneau), montrent que l’intention peut effectivement prévaloir sur la beauté dans l’art. Bien plus qu’une esthétique, ce dernier constitue une forme de communication et d’énonciation des pensées, des idées et des sentiments qui animent l’artiste. La réaction suscitée, l’émotion engendrée peuvent à ce titre former le véritable cœur de l’œuvre d’art.
L.B.

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