L’Inconnu du Nord-Express, le meurtre en aller simple ?

L’Inconnu du Nord-Express (1951) – Réalisation : Alfred Hitchcock. 

Le script de L’Inconnu du Nord-Express n’a jamais donné entière satisfaction à Alfred HitchcockIl jugeait ses dialogues trop timides et ses personnages moins intenses que les actions auxquelles ils prenaient part. Engagé en tant que scénariste, l’écrivain Raymond Chandler prit la porte après avoir modelé un premier canevas narratif. Il fut remplacé par Czenzi Ormonde et Ben Hecht, un familier de l’univers hitchcockien. De ces trois plumes résultera un script dense, débordant d’imagination, versant dans la trame du premier roman de Patricia Highsmith certaines des obsessions les plus tenaces du maître du suspense : le crime parfait, le faux coupable, le quidam pris dans un écheveau d’événements extraordinaires, l’homosexualité larvée, l’arrogance, la perdition, la culpabilité et ses transferts. Plusieurs de ces thématiques semblent directement inspirées de La Corde, sorti trois années plus tôt. Et trois éléments au moins préfigurent l’immense Psychose : la dualité, la démence débouchant sur le meurtre et la figure de la mère, ici non pas castratrice, mais bel et bien béate et surprotectrice. Le script de L’Inconnu du Nord-Express apparaît finalement bien meilleur que l’image qu’en a parfois donnée Alfred Hitchcock lui-même. Il n’avait toutefois pas tort quand il résumait ainsi son film : « Le point de départ, c’est que, si vous serrez la main d’un fou furieux, vous vendez peut-être votre âme au diable… » 

L’Inconnu du Nord-Express s’ouvre de la plus belle des façons : la caméra filme métaphoriquement des rails s’écartant et se rejoignant, mais aussi deux paires de chaussures foulant les mêmes sols, puis se heurtant maladroitement dans le compartiment d’un train. Bientôt, les présentations seront faites : Guy Haines, célèbre tennisman sur le point de divorcer, désormais en couple avec la fille d’un sénateur, rencontre Bruno Antony, individu étrange et loquace, aux manières souvent inopportunes. Ce dernier se présente volontiers comme « un bon à rien » attiré par « la boisson et le jeu ». Il entretient des rapports malsains avec ses deux parents, explicités en quelques phrases : « Vous trouvez ça tape-à-l’œil, mais c’est un cadeau de maman » en évoquant une pince à cravate clinquante ou « Il me déteste » en parlant de son père. Très vite, espérant résoudre d’un même geste deux problèmes, Bruno propose à Guy ce marché invraisemblable : « Chacun tue un parfait inconnu. Vous commettez mon crime, je commets le vôtre. » Il s’agit pour l’un de débarrasser son complice d’un père méprisant et pour l’autre de mettre un terme à une situation matrimoniale inextricable. 

Ce deal de sang est poliment repoussé par Guy : « Je suis peut-être vieux jeu, mais tuer est illégal. » Considérant la réaction mesurée de son interlocuteur comme un assentiment, Bruno va toutefois passer à l’acte. Le tennisman était prisonnier d’un mariage sans amour. Sa femme attendait l’enfant d’un autre homme et espérait profiter en rentière cynique de sa fortune et de sa célébrité. « Tu peux écraser tes rêves dans un cendrier », lui avait-elle même asséné avant qu’il ne l’empoigne en public. Résultat : quand Miriam Haines est retrouvée sans vie, Guy est le principal suspect et son mobile semble sans équivoque. À elle seule, la séquence de l’assassinat vaut d’ailleurs le déplacement. Dans une longue scène nocturne, en pleine fête foraine, Hitchcock filme Bruno prenant en filature Mme Haines. Après un tour de manège, ils échoueront sur un lopin de terre ironiquement baptisé l’« île de l’amour », où l’exécution du meurtre sera reflétée par des verres de lunettes. 

Le cinéaste britannique offre une vraie stature à Robert Walker (Bruno Antony). Il le cadre élégamment, en costume, chapeau sur la tête et cigare aux lèvres. Il traduit toute l’étendue de son caractère inquiétant au cours d’un match de tennis où il est le seul, parmi une foule pléthorique, à ne pas suivre les échanges, mais à fixer obstinément Guy. Il est partout : au téléphone, sur votre route, devant chez vous, errant dans les établissements que vous traversez ou glissant un mot sous la porte de votre appartement… 

Plus qu’un simple thriller, ce grand cru hitchcockien relèverait presque de l’étude de caractère. La mère de Bruno s’enfonce dans un déni profond, qualifie un meurtre de « plaisanterie » et un comportement malfaisant d’« irresponsable ». Obnubilée par les « vitamines » et la « mauvaise mine » de son fils, elle ne perçoit pas ce qu’Hitchcock montre sans pudeur au spectateur : une capacité de nuisance infinie, un esprit retors et malade, une propension à semer l’effroi et la mort… 

Guy est une sorte de complice à son corps défendant : il ne donne aucune information à la police à propos du meurtre de sa femme, par peur d’écorner son image ; il ment éhontément à ses proches et ne fait étalage d’un sursaut moral qu’au moment où sa posture virginale se voit menacée ; il pénètre armé dans le manoir des parents de Bruno et suit un plan le menant à la chambre du père honni. Cette dernière séquence est de loin la plus intéressante. Bien que la mise en scène – le pistolet, le plan des lieux, le chien… – serve aussi à asseoir le suspense, on devine chez Alfred Hitchcock la volonté de compromettre son héros, manifestement plus ambigu qu’il n’y paraît. L’attitude de Guy devant ce qu’il croit être M. Antony n’est-elle pas le résultat d’un revirement de dernière minute ?

La magnifique photographie de Robert Burks – le début d’une longue collaboration – ajoute des teintes crépusculaires à ce chef-d’œuvre psychologisant et indémodable. Techniquement, c’est d’ailleurs un sans-faute : insert annonciateur sur un briquet (selon le principe énoncé par Tchekhov) ; montage alterné, dans l’urgence, entre une rencontre de tennis et une fouille dans les égouts ; séquence réalisée sans trucages, filmée sous tous les angles, au cours de laquelle un forain passe sous un manège incontrôlable, lancé à toute vitesse… « Si le type avait levé la tête de cinq millimètres, il aurait été tué et je ne me le serais jamais pardonné », confessera à ce sujet Alfred Hitchcock à François Truffaut dans leurs célèbres entretiens. 

Le maître n’en oubliera pas pour autant son humour noir : tandis qu’un forain annonce, pas mécontent, que les affaires vont mieux depuis le meurtre de Mme Haines grâce aux curieux affluant en grand nombre, Bruno lâche, presque indigné : « Drôle de façon de gagner de l’argent ! ». Sans doute le meurtre (prétendument) parfait est-il plus honorable… 

J.F.


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